Une dette pour la vie (bernard Lempert)

Une dette pour la vie

Pour le jour de ses dix-huit ans, une jeune fille eut une très mauvaise surprise : ses parents avaient estimé tout ce qu’elle leur avait coûté depuis sa venue au monde, et ils lui présentèrent une sorte de facture en guise de cadeau ironique et cruel. Cette scène est exceptionnelle — elle présente même quelque chose d’inimaginable — mais elle correspond très précisément à ce thème de la dette, qui suit celui de la faute comme son ombre fidèle. Si l’existence est globalement considérée comme une usurpation, et s’il faut payer pour avoir eu l’audace et l’outrecuidance de vivre, alors la dette apparaît comme immense. L’anniversaire commémore la naissance, et tout particulièrement celui qui correspond à la majorité, c’est-à-dire à la fois à l’émancipation et au plein accès au droit. Présenter la facture en lieu et place du cadeau, ne pas offrir au point de faire péricliter l’offrande en son exact contraire, c’est une manière de rappeler que la vie n’avait pas été offerte et que la naissance n’avait pas été ressentie comme un heureux événement. Comme l’énormité de la somme ne saurait rendre possible le moindre recouvrement, la scène équivaut à charger psychiquement cette fille à qui on ne souhaite pas bon vent pour sa vie d’adulte. De même qu’on avait dû lui reprocher son entrée dans l’existence, on voudrait aujourd’hui lui gâcher le plaisir de devenir grande. On ne l’avait pas encouragée à être, on ne l’exhorte pas davantage à devenir. On la plombe avec le discours de la dette, qui n’est rien d’autre qu’un boulet. En fait, on la retient. Curieusement, on pourrait vouloir la garder. Non par affection débordante, ni pour cause d’attitudes possessives, mais pour l’empêcher de découvrir une liberté et un horizon qui lui permettraient de jeter, rétrospectivement, un regard critique sur le déroulé de son histoire. Il ne faut pas qu’elle se sente libre, il ne faut pas qu’elle découvre l’étendue de ses capacités ni l’éventail des possibles. Surtout, il ne faut pas qu’elle comprenne que ce qu’elle avait vécu durant son enfance et son adolescence n’était pas normal. Pour qu’elle n’ait pas accès à la conscience de ce désamour dont elle avait pourtant souffert, il faut la maintenir constamment dans le processus, et pour cela rien de tel que de lui présenter la note. Si elle est censée devoir payer, c’est que rien ne lui avait été donné. L’expression « N’oublie pas que tu nous dois la vie » est ici non seulement prise au pied de la lettre, mais elle est entendue avec ses conséquences. Les parents semblent dire : « Voilà ce que tu nous dois, voilà ce que tu nous as coûté, voilà donc ce que tu devrais nous rembourser. Nous ne te demandons pas forcément de nous restituer cette somme-là. Nous tenions à te faire sentir cette dette qui te lie à nous, afin que tu ne t’estimes pas quitte envers nous. D’une manière ou d’une autre, il faudra que tu t’en souviennes et, réguliè­rement, nous ne manquerons pas d’exiger de toi que tu t’acquittes, ne serait-ce que moralement, de la créance ». L’enjeu est de maintenir leur fille attachée au sentiment de la dette, d’une part pour qu’elle ne pense pas leur demander des comptes, d’autre part pour que sa mauvaise conscience la maintienne dans une position de service vis-à-vis d’eux.

 

 

 

Un jeune homme avait souhaité s’engager dans l’armée. Puis, il avait demandé à être envoyé en Bosnie-Herzégovine, sur un théâtre d’opérations où sa vie pouvait être mise en jeu. Durant cette période, il remettait une grande part de sa solde à sa mère, qui ne faisait quant à elle aucune difficulté pour la percevoir. Apparemment, la situation est noble, et le comportement héroïque. Le jeune soldat s’acquitte d’un double service, à l’égard de sa patrie et à l’égard de sa mère. Mais à y regarder de plus près, le processus finit par dire autre chose. L’homme risque de confondre le sens du devoir avec l’acquittement d’une dette abusive. Il ne devait rien à sa mère, qui avait suffisamment pesé sur lui dans sa jeunesse. Mais c’est préci­sément ce poids moral qui fait qu’on se sent redevable. On rembourse pour se délivrer du poids. On paye pour se libérer. Mais comme la dette est d’origine et qu’elle est informelle, le remboursement ne connaît pas de limite. Le taux est pour ainsi dire lié au sentiment de culpabilité, qui représente à lui tout seul la plus solide des cautions. Et comme en l’occurrence le fils risque sa vie, cet argent qui circule en sens inverse du devenir est pour ainsi dire chargée d’une question de vie ou de mort. Nous pourrions dire que le salaire ne fait que suivre le cours contrarié du sang. Puisque la vie n’avait sans doute pu être donnée, au sens affectif et symbolique du terme, il faut qu’elle soit rendue. Et comme la transmission de la vie s’exprime par les liens du sang, si le discours de la dette contrôle le passage d’une génération à une autre, il régente désormais les affaires dites de sang. Le fils ne se contente pas de donner à sa mère tout l’argent qu’il peut, il lui donne quelque chose de son sang au travers de cet argent qu’il gagne en risquant sa vie. Il met sa propre vie en danger pour mettre sa conscience en paix avec sa mère. C’est ainsi que d’une certaine manière il lui donne sa vie. En fait, il la lui rend. Et s’il s’imagine devoir la lui rendre, c’est qu’il sent bien qu’elle ne lui avait pour sa part jamais rien donné. Et il ne trouve pas d’autre moyen, pour lui rendre cette vie qu’il tient d’elle, que de lui offrir ne serait-ce que virtuellement sa mort. La dette de vie est devenue dette de sang.

 

 

 

Une femme se souvient que son père pouvait dire parfois cette phrase terrible : « Mieux vaut élever des cochons que des enfants, au moins ça rapporte ». Ce ne sont pas que des mots. Il y a là beaucoup plus qu’un simple jeu sur le terme « élever », qui peut se référer d’un côté à la sphère de l’éducation, et de l’autre côté au domaine de l’élevage. C’est l’expression d’un regret — les enfants ne rapportent rien — qui équivaut à un aveu : ils devraient rapporter, parce qu’il ne faut pas croire que la vie leur a été donnée sans aucune condition particulière, ni que l’existence leur a été octroyée sans contrepartie. Le mal qu’on se donne pour eux devrait bien un jour rapporter quelque chose. L’éducation est un investissement comme un autre, dont on devrait à terme retirer du bénéfice. La filiation est alors considérée comme une transaction. En même temps, la phrase du père comporte un aspect fortement provocateur, en ce qu’elle cherche à comparer les enfants et les cochons. Mettre sur le même plan l’enfant et l’animal, c’est faire violence à la représentation de l’humanité dans la personne de l’enfant. C’est une atteinte difficilement supportable à l’encontre de l’image de sa fille — et précisément à l’encontre du sentiment de son corps. L’adolescente à qui son père reproche de ne pas être rentable se trouve aussitôt reléguée dans des zones inférieures, comme si sa valeur était estimée à l’aune de ce que valent économiquement les bêtes. La mort n’est pas absente du discours, dans la mesure où chacun sait que les porcs « rapportent » pour autant qu’on les tue. Si l’élevage des cochons vaut la peine qu’on s’y adonne, c’est parce qu’on peut tirer profit de leur abattage. La comparaison entre les enfants et les porcs pousse donc implicitement les uns et les autres du côté d’un projet lié à la mort. En attendant, ce sont les mots qui tuent. La phrase, prononcée de temps en temps, brise quelque chose dans l’univers émotionnel de la jeune fille. Elle la blesse non seulement dans la représentation qu’elle a d’elle-même, mais aussi dans son cœur — comme si le père avait tenu à signifier à sa fille que l’amour n’était pas ce qui fondait sa relation à elle. Nous retrouvons les éléments de notre théorème triste : quand l’amour fait défaut, le don est absent ; et là où le don est absent, la dette règne sans partage.

 

 

 

Une jeune femme qui allait bientôt accoucher rend visite à sa mère. Celle-ci lui demande quel prénom elle pense donner à son enfant, notamment si c’est une fille — la scène se passe dans les années soixante, avant l’échographie. Quand elle entend le prénom choisi, elle dit à sa fille qu’il peut poser une difficulté particulière, parce que c’est un très beau pré­nom, et qu’il ne pourrait être porté par la petite fille que si elle est vraiment jolie. Dans le cas contraire, il faudrait sans doute penser à un autre prénom. La jeune mère accouche. Elle regarde cette petite fille qui vient de naître. Elle ne la trouve pas jolie, et elle lui donne un autre nom que celui auquel elle avait d’abord songé.

Soumise à sa propre mère, elle s’acquitte envers elle d’un devoir d’obéissance qui pourrait bien s’avérer être cette obligation de répétition dont nous avons déjà parlé. Elle a parfaitement entendu l’injonction cachée sous l’hypothèse. La question n’est pas de savoir si sa fille sera mignonne ou pas. Ce qui est ici en jeu, c’est qu’elle ne doit pas la trouver mignonne. Il ne s’agit pas d’une éventualité, mais d’un ordre. Non pas d’une possibilité parmi d’autres, mais d’une prédic­tion impérieuse. La grand-mère ne veut pas que sa fille devienne pleinement mère, et elle décide de lui parasiter le regard. En lui suggérant que l’enfant pourrait ne pas être belle, en fait elle lui demande de la regarder d’une certaine manière : non pas de la couvrir de ce regard aimant qui déclare que le nouveau-né est le plus bel enfant du monde, mais de lui infliger déjà un regard jugeant — un regard critique. Sous couvert d’objectivité, c’est une véritable distance qui se met en place. Prendre du recul dans ces circonstances, c’est une manière de s’éloigner déjà. Par le biais de la question du nom, la grand-mère veut que se perpétue une certaine distance entre mère et fille. Elle veut que la jeune mère ne s’émerveille pas devant son bébé, qu’elle ne se réjouisse pas de sa maternité. Elle transmet un regard négatif sur la vie naissante et sur le devenir. Les discours superstitieux concernant le mauvais œil n’ont pas d’autre origine que ce mauvais regard qu’on lègue à la manière d’un héritage miné. Si l’on se réfère au langage des contes, on pourrait dire que la grand-mère jette le sort. Elle le jette sur sa fille et sur sa descendance. Le sort n’est jamais qu’une suggestion négative qui opère à l’intérieur de la filiation. Elle n’opère que parce qu’il y a soumission et dette. La fille doit obéissance à sa mère, donc à ce qu’elle lui dit, et donc tout particulièrement à ce qu’elle dit concernant les relations entre mère et fille. Elle ne voudrait pas faire de la peine à sa mère en se réjouissant de la présence de sa fille. Elle paye son tribut à ce regard toujours insatisfait qu’elle connaît bien. Elle cherche ainsi sans doute à normaliser ce qui avait été pour elle une occasion de souffrance. En obéissant, elle oublie. En se soumettant à l’ordre injuste, elle enfouit son ancienne douleur de petite fille qui n’avait pas dû trouver grâce au regard de sa mère. Elle banalise pour occulter, comme si elle transmettait à l’enfant cette part de malheur qu’elle connaissait trop bien et contre laquelle elle ne se sentait pas la force de lutter. Ainsi se revit la tristesse de certains commencements, comme si l’ancienne génération avait exigé comme signe d’une parfaite allégeance la répé­tition d’une scène d’origine.

En changeant de prénom, la descendante s’acquitte de cette dette particulière qui consiste à rendre ce qu’on n’a pas reçu. Elle retire le prénom choisi comme si elle mettait de côté son désir personnel et son espérance. Elle s’interdit d’exprimer l’élan qu’elle ressentait, et elle accepte de se couler dans le lit morose de l’insatisfaction que sa mère lui souhaite à son tour. Ce qu’elle donne à sa mère, elle le prend à sa fille. Elle la dépouille du regard nouveau qu’elle s’apprêtait à porter sur elle, et elle offre au vieux monde comme gage de soumission un regard à l’ancienne plein de ressentiment. Elle prive l’enfant d’un élan d’amour, et elle s’acquitte auprès de son lignage de cette obligation de désamour que sa mère vient de lui rappeler in extremis. Une fois de plus, la filiation est contrariée. Le don interdit laisse champ libre à la puissance de la dette.