Fonctionnement inconscient de la famille incestueuse

Communication au 2ième Congrès International Francophone sur l'Agression Sexuelle, BRUXELLES, du 7 au 9 mai 2003.
FONCTIONNEMENT INCONSCIENT DE LA FAMILLE
INCESTUEUSE : LA THERAPIE SOCIO-FAMILIALE COMME MODE
POSSIBLE DE PRISE EN CHARGE THERAPEUTIQUE DES
FAMILLES INCESTUEUSES
Bernard SAVIN*
L'inceste est avant tout "une affaire de famille". De toute évidence, dans le fonctionnement
inconscient de la famille à inceste réalisé règne le déni de la différence des générations et le
déni de la différence des sexes. Les liens familiaux ne sont par organisés sur un mode
symbolique et ne sont donc pas organisateurs des places et des rôles dans la famille.
La famille incestueuse est sous l'emprise des angoisses de perte et d'abandon. Les liens
familiaux sont en permanence en menace de rupture. Ce sont fondamentalement des familles
de type "abandonnique".
Le lien abandonnique est un lien doué de paradoxalité : il combine le lien et ce qui s'y oppose,
un lien fait de vécus de ruptures, un lien fondé sur la discontinuité.
Le lien abandonnique contient la faille narcissique d'origine transgénérationnelle. Il rejoue le
lien primaire à l'objet primaire défaillant, blessant et provocateur.
La famille incestueuse est bloquée dans son fonctionnement au niveau de la position
narcissique paradoxale (CAILLOT J.P., DECHERF G., 1989) qui se résume en cette phrase :
"vivre ensemble nous tue, nous séparer est mortel". L'aménagement défensif principal lors
d'un blocage à cette position psychique est l'oscillation. La famille va osciller entre un pôle
"collage" qui va rapidement réveiller des angoisses très fortes d'écrasement, d'enlisement,
d'étouffement qui enverront vers le pôle "décollage", "arrachage" qui va susciter des
angoisses d'abandon, de chute… et renvoyer vers le pôle "collage".
Ce lien abandonnique se met en place d'abord dans le couple, dans le choix du partenaire; ce
choix sera envisagé comme une protection contre l'abandon mais en même temps comme une
répétition de l'abandon. C'est ainsi qu'un homme ou une femme choisira un partenaire
protecteur représentant la mère idéale qu'il n'a jamais eue mais ayant de brusques accès de
violence ou des conduites addictives (alcoolisme, drogues...) qui le rendront absent à la
relation. Ainsi se rejouera le lien traumatique de l'abandon. Ce lien traumatique est fait de
beaucoup d'excitation, excitation protégeant contre la surprise de la perte et de l'abandon.
Lorsque les enfants naissent, ils sont pris dans ce fonctionnement. Ils auront eux aussi à
trouver une place dans une famille traumatisée par ce lien abandonnique. Ainsi, l'un des
enfants sera le protecteur d'une mère battue et bafouée par son conjoint, un autre pourra
prendre en charge le père lorsqu'il rentrera alcoolisé. Les rôles peuvent être totalement
inversés à certains moments de la vie familiale.
Mais, la seule vraie défense contre l'abandon serait de ne former qu'un grand corps commun.
Malheureusement la réalité incontournable et définitive des corps individuels opère une
violence insupportable dans ces familles. C'est donc bien sur les corps et à propos des corps
que va se jouer la problématique familiale.
Ainsi les parents vont-ils se situer dans ce lien abandonnique et en référence au corps. Ainsi
certains pères s'approprieront totalement le maternage des enfants, les soins corporels, ce sont
les pères "maternants". Leur femme sera disqualifiée dans cette fonction ou se disqualifiera
* Psychologue clinicien. Docteur en Psychologie.
Intersecteur du Couple et de la Famille, 11 rue de la Faisanderie 60500 CHANTILLY
Fédération des Soins aux Détenus
Centre Hospitalier Interdépartemental 2, rue des Finets 60607 CLERMONT Cedex
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pour laisser la place libre. Ce maternage ne suit pas l'évolution des enfants, c'est ainsi qu'un
père fera toujours la toilette de sa fille qui atteint l'âge de 15 ans. "Elle ne sait pas se laver"
dira-t-il.
La mère pourra prendre la place de l'absente, de l'abandonnante soit par une dépression
permanente la rendant indisponible pour tout échange affectif soit réellement par des fugues à
répétition et des relations amoureuses de passage.
Les rôles peuvent s'inverser dans le temps et prendre des formes diverses.
Le lien abandonnique devra malgré tout être maintenu vivant grâce au traumatisme et à
l'excitation qui en découle. Dans ces familles, un des enfants pourra se charger d'être le "porte
accidents" (au sens des fonctions phoriques de René Kaës), notons que cela se situe au niveau
du corps.
Le grand scandale dans les familles incestueuses est l'existence des corps individuels. C'est
donc sur le corps que va se jouer l'emprise. L'inceste est une négation de l'autre dans sa
dimension subjective et une réduction de celui-ci à un corps utilisable sexuellement. Ne faire
qu'un corps pour triompher de la perte et de l'abandon.
Le dévoilement de l'inceste fera traumatisme dans la famille, traumatisme salutaire pour les
psychés individuelles qui enfin pourront s'inscrire et s'organiser dans un ensemble de liens
symboliques grâce à l'intervention du juridique.
La mise en place de thérapies familiales est souhaitable lorsque cela est possible.
Les familles incestueuses font très souvent l'objet de multiples prises en charge socioéducatives.
Le fonctionnement de la famille ainsi que les actes perpétrés mettent parfois les
intervenants en grande difficulté, ils ont alors tendance, malgré eux, à fonctionner
groupalement comme la famille. Les mécanismes de déni, de clivage de disqualifications
mutuelles peuvent se mettrent en place et gêner grandement le travail en partenariat. Il est
alors indiquer, dans la mesure du possible, de mettre en place, ce que j'appelle, une thérapie
socio-familiale psychanalytique;
LA THERAPIE SOCIO-FAMILIALE PSYCHANALYTIQUE
Le travailleur social est à l’origine de la demande de thérapie familiale. Il occupe la place du
"porte-demande" du groupe qu’il constitue avec la famille et avec ses collègues concernés par
la situation familiale. En effet, ces familles sont très souvent étayées par de nombreux
travailleurs sociaux. Il ne s’agit pas, dans l’optique développée, d’inviter le travailleur social
porteur de la demande à participer aux séances, le temps que la famille « s’approprie cette
démarche » (comme nous l’entendons parfois),mais de mettre en place un dispositif
thérapeutique d’écoute de la souffrance de ce groupe spécifique : le groupe socio-familial.
Le cadre sera instauré en référence à cette pensée groupale. Le travailleur social, porteur de la
demande de thérapie, sera invité au même titre que les membres de la famille à s’engager dans
ce dispositif thérapeutique. Cet engagement se fera, bien sûr, en tant que représentant d’une
institution mais aussi en tant que sujet pris dans un ensemble intersubjectif où les liens
affectifs occupent une place prépondérante.
Ajoutons que ces familles, confrontées parfois à de grandes difficultés économiques, n’ont
aucun moyen de transport et sont tributaires souvent des services sociaux pour venir aux
séances de thérapie familiale. Même si cette raison n’est pas la plus importante, elle signe la
grande dépendance de la famille vis à vis des travailleurs sociaux.
La mise en place de la Thérapie Socio-Familiale
Une rencontre est organisée avec tous les travailleurs sociaux, référents des différents
membres de la famille (dans le cas où les enfants sont confiés à l’Aide Sociale à l’Enfance).
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L’objectif est la présentation de la situation, son historique et une réflexion commune sur la
meilleure manière d’organiser la prise en charge thérapeutique.
Il s’agit de constituer une première enveloppe groupale avec tous les partenaires. Notons que
la plupart du temps, les intervenants, appartenant à des services différents, ont peu d’espaces
de concertation.
A l’issue de cette première rencontre, nous décidons de la forme que vont prendre les séances
de thérapie familiale, ainsi que la suite du travail groupal avec les intervenants.
Quelque soit le dispositif choisi, il est convenu que le travailleur socio-éducatif à l’origine de
la demande, soit présent à la première séance avec la famille, afin de présenter, en présence de
tous, les raisons de sa demande de thérapie familiale. Le dispositif thérapeutique est alors
explicité.
Il peut être décidé que les intervenants participent régulièrement ou occasionnellement aux
séances de thérapie familiale.
Le travailleur socio-éducatif n’est donc pas «de passage » et ne « confie » pas la famille à des
spécialistes.
Un cadre très proche de celui de la cure-type familiale
Le cadre technique mis en place ne diffère pas du cadre classique de la thérapie familiale
psychanalytique. Les séances ont une durée d’une heure au rythme d’une séance toutes les
deux semaines. Le jour et l’heure des séances sont fixes, elles ont lieu le même jour à la
même heure.
La co-thérapie (plusieurs thérapeutes en séance) est de rigueur, d’autant plus, peut-être, avec
ce groupe socio-familial en mal de contenance. Le travail intertransférentiel en pré-séance et
en post-séance revêt une importance toute particulière afin de mettre en pensée et en travail
psychique les éprouvés et les vécus contre-transférentiels et ainsi d’assurer la pérennité du
cadre contenant.
Les règles de libre association et d’abstinence sont énoncées de la même façon que dans la
thérapie classique. Lors des séances, il est possible de dire ce qui vient l’esprit mais il n’y a
pas d’obligation à tout dire. Les thérapeutes ne donneront pas de conseils et n’interviendront
pas dans la réalité. C’est à dire, qu’ils ne feront pas de rapport au juge des enfants si un ou
plusieurs enfants de la famille sont placés, par exemple. Si les thérapeutes évoquent la
situation de la famille ou sont interpellés par le travailleur social participant à ce groupe sociofamilial
en dehors des séances, en ce qui concerne cette famille, le contenu de ce contact sera
rapporté à la séance suivante. Il en va d’ailleurs de même pour tout membre de la famille qui
contacterait les thérapeutes en dehors des séances. Les règles, comme délimitation du cadre,
fournissent la dimension symboligène de la Loi. Le groupe socio-familial est soumis aux
même types d’angoisses que ceux régnant dans la famille, c’est à dire des angoisses
confusionnelles d’engloutissement, de dilution ou de rejet et de persécution.
Nécessité du maintien de l'écoute groupale et d'une analyse fine du contre-transfert et de
l'intertransfert
L’écoute groupale est indispensable pour pouvoir comprendre ce qui se joue, se répète dans ce
groupe socio-familial. S’il y a lieu de préciser cela, c’est que, contre-transférentiellement, il
est difficile de ne pas faire alliance avec le travailleur social qui, en définitive, est un peu
comme nous, nous sommes un peu de la même famille professionnelle.
Toute alliance passée avec l’un des membres du groupe et a fortiori le non-familial, induira ou
réactivera des vécus de rivalités insupportables et menacera l’intégrité du groupe sociofamilial
et par là même l’intégrité du néo-groupe de thérapie familiale.
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Le travail d’analyse contre-transférentielle et intertransférentielle doit être mené avec
beaucoup de rigueur et d’approfondissement afin que le cadre thérapeutique puisse être
maintenu et remplir sa fonction essentielle de contenance.
VIGNETTE CLINIQUE
Cette situation clinique se situe dans le cadre de notre travail en milieu carcéral, c'est un
Centre de Détention qui sera le théâtre de cette prise en charge thérapeutique Socio-Familiale.
Nous travaillons habituellement en collaboration avec le Service Pénitentiaire d'Insertion et de
Probation (SPIP). Une Conseillère d'Insertion et de Probation (CIP) de ce service., nous
signale qu'elle a eu un contact téléphonique avec des éducatrices de l'Aide Sociale à l'Enfance
(A.S.E.) pour deux adolescentes dont le père, coupable d’inceste à leur endroit, est incarcéré.
Ces éducatrices, informées de la possibilité de rencontres familiales thérapeutiques, s’y
intéressent dans la mesure où des parloirs simples ne permettraient pas aux adolescentes une
parole suffisamment "pleine" autour de ce qu’elles ont vécu.
Mise en place des premières rencontres familiales
La famille K. est originaire d'un pays d'Afrique noire non-francophone. Après avoir divorcé
d'avec sa première femme, mère de ses deux filles, monsieur K. émigre vers la France avec sa
nouvelle femme et ses filles. La mère des enfants reste au pays. Très vite, le nouveau couple
va mal, la belle-mère maltraite les enfants. Un signalement pour maltraitance a lieu et l'aînée
des filles révèle alors les comportements incestueux de son père. Celui-ci est condamné à une
peine de réclusion criminelle de 10 ans. La famille éclate. Sahra, 11ans et Georgette, 10 ans,
sont alors confiées à l'A.S.E. qui les place dans des familles nourricières. De là, Sahra sera
rapidement placée en foyer pour d’importantes difficultés de comportement.
Premier contact avec les éducatrices de l'A.S.E
Les deux éducatrices sont très inquiètes pour les adolescentes, âgées maintenant de 13 et 14
ans, essentiellement pour Sahra qui fugue beaucoup et présente des troubles du
comportement. Sahra se sent très coupable à l’idée d'avoir envoyé son père en prison. Père et
filles correspondent mais uniquement pour se donner des nouvelles sans que le comportement
incestueux du père soit abordé.
Les éducatrices s’inquiètent également de l’accueil que recevra la proposition de rencontres
familiales de la part de l'institution responsable des jeunes filles. Vivant très douloureusement
la dérive progressive de l'aînée, elles pensent fondamental d’organiser de telles rencontres. Il
leur semble qu’à travers la reprise des liens avec le père, Sahra pourrait être délivrée de ses
intenses sentiments de culpabilité et surtout que la dimension familiale pourrait être restaurée
pour ces adolescentes qui n’ont aucun contact avec leur mère ni avec leur belle-mère.
Le travail institutionnel préparatoire aux premiers entretiens.
Les craintes des éducatrices de l'A.S.E. étaient justifiées et la proposition de rencontres
familiales est accueillie très froidement par l'institution responsable des adolescentes. Cela
soulève un débat important dans l'équipe éducative du placement nourricier et un débat encore
plus important au sein de l'équipe du foyer. Elles nous tiennent informé de ces difficultés et
nous leur proposons une réunion de tous les intervenants concernés pour présenter le
dispositif et réfléchir avec eux sur ce que cela fait vivre. Notons que le juge des enfants
responsable des adolescentes est d'accord pour toute forme de rencontre des jeunes filles avec
leur père.
Nous rencontrerons plusieurs fois les deux éducatrices de l'A.S.E. et l'éducateur-chef du foyer
où vit Sahra. Les éducateurs référents ne souhaitent pas être associés à ce dispositif. Ce travail
d'élaboration durera environ un an.
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Parallèlement nous rencontrerons monsieur K. pour connaître sa position sur de tels
entretiens. Il est très intéressé et veut pouvoir rencontrer ses filles pour leur demander pardon
du mal qu'il leur a fait. Nous sentons monsieur K. authentique dans sa demande.
Nous tenons régulièrement informée la Conseillère d'Insertion et de Probation référente de
monsieur K. dans la prison. Chaque fois que nous parlons, elle nous fait part de ses
inquiétudes quant à la manière dont les adolescentes pourraient vivre ces rencontres et
réaffirme qu'elle tient à être présente à la première rencontre, exprimant sa crainte que le père
ne prenne ses filles sur ses genoux, en d'autres termes que l'inceste se rejoue.
La première rencontre familiale
La famille (les deux jeunes filles et le père), les deux éducatrices de l'A.S.E., l'éducateur-chef
du foyer, la C.I.P., ma collègue et moi-même participons à cette première rencontre. Il s’agit
d’une prise de contact où nous mettons en place le cadre.
Nous envisageons une périodicité d'une séance par mois. Participeront régulièrement à ces
séances : les deux éducatrices de l'A.S.E., l'éducateur-chef, ma collègue et moi-même. La
C.I.P. rassurée par le déroulement de cette première séance, n’envisage pas de poursuivre sa
présence.
Lors de cette première rencontre, les adolescentes restent relativement silencieuses. Monsieur
K. parle beaucoup, il demande à ses filles de lui pardonner.
Du fait de la différence culturelle patente, je demande à monsieur K. comment cela se serait
passé s’il s’était comporté comme il l’a fait dans son pays d'origine. Il dira que là-bas aussi
l'inceste est interdit mais que la répression sociale y est beaucoup moins forte. Il pense qu'il
n’aurait pas été condamné à une peine de prison mais certainement banni de sa famille et
contraint à payer quelques chèvres à la famille de son épouse. Il insistera beaucoup sur le fait
que dans son pays, l'inceste est également prohibé et qu'il ne peut être justifié où que ce soit.
La suite des rencontres familiales
La seconde rencontre se déroule dans une atmosphère chaleureuse. Le discours groupal tourne
beaucoup autour de la vie quotidienne des membres de la famille. Le passage à l'acte
incestueux est quelquefois abordé. Les éducatrices de l'A.S.E. sont très participantes et
assurent le lien entre ce qui se vit de difficile pour les adolescentes dans les séances et en
dehors des séances, principalement dans les trajets pour venir à la prison et en repartir. Les
adolescentes sont, de fait, très "remuées" et ont besoin d'être très entourées dans ces momentslà.
Georgette quitte sa famille nourricière et intègre le foyer où réside sa soeur.L'éducateur-chef
assure alors, pour les deux adolescentes le lien entre les séances et les éducateurs du
quotidien. Le dispositif semble toujours très difficilement accepté par l'institution.
Retrouvailles filiatives et généalogiques. Les deux mères.
Lors d'une séance ultérieure, Sahra demande à son père s'il a des nouvelles de leur belle-mère.
Il répondra qu'il n'a d’elle aucune nouvelle depuis plusieurs années mais qu’il sait qu'elle est
remariée, qu'elle a eu un enfant.
Il racontera ensuite les raisons de la venue en France de la famille. C'est la première fois que
ce sujet est abordé dans ces entretiens. Monsieur K. a connu sa seconde femme alors qu'il était
encore marié avec la mère des deux filles. Cette femme est tombée enceinte et il l'a fait
avorter par un médecin peu scrupuleux d'un quartier sordide de la ville où ils vivaient à
l’époque.
Monsieur K. abandonnera sa première femme pour épouser la seconde et ils viendront en
France pour qu'elle se fasse soigner dans un hôpital parisien car après son premier avortement
elle a fait une série d’avortements spontanés et ne peut plus avoir d'enfant.
Il dira que ce sont ces difficultés qui ont aigri le caractère de sa femme et peuvent expliquer la
maltraitance qu'elle exerçait sur ses filles. Du fait de la situation, des difficultés avaient surgi
également au sein du couple
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Monsieur K. parlera ensuite de l’évolution des relations avec sa propre famille et
essentiellement avec ses parents lorsqu'il s'est séparé de sa première femme. En effet, cette
femme était une cousine et pour ses parents, il était très important de se marier dans la famille.
Il expliquera les degrés de parenté qui autorisent le mariage. Impossible avec la fille d'un
oncle ou d'une tante, le mariage était possible avec une cousine plus éloignée. Il a donc dû
lutter contre sa propre famille pour pouvoir se séparer de sa première femme et épouser la
seconde qui n'avait aucun lien de parenté avec lui.
Les adolescentes écoutent leur père avec beaucoup d'attention.
La migration de monsieur K était ainsi due à une double difficulté au niveau de la filiation :
d’une part il rompt avec sa propre filiation et d’autre part se trouve dans l’impossibilité de
fonder une nouvelle famille avec sa seconde femme.
Des retrouvailles familiales. La reconstruction des liens
Dans les séances qui suivent, il sera de plus en plus question de l'histoire et de la vie de la
famille restée au pays. Les deux adolescentes renouent avec leur mère à laquelle elles écrivent
désormais régulièrement. Ceci n'est pas une mince affaire car la mère ne parle ni ne lit le
français tandis que ses filles ne parlent ni n'écrivent plus leur langue maternelle. Un frère de la
mère traduit les lettres et écrit pour elle. Leur mère leur enverra des photos d'elle-même et de
leurs demi-frères et soeurs nés depuis leur départ. En effet, cette femme s'est remariée depuis
la séparation d'avec son premier mari. Ces photos seront apportées et regardées en séance.
D'autre part, les jeunes filles renouent des liens avec les membres de la famille de leur bellemère
vivant en France et réapprennent leur langue maternelle.
L'évolution du processus nous semble positive.
Arrivent les congés d'été et une interruption des séances de deux mois.
Malheureusement pour des raisons propres à l'administration pénitentiaire, monsieur K. est
transféré durant l'été vers un autre centre pénitentiaire.
La prise de relais dans le nouveau centre de détention.
Il se trouve que je connais très bien l'équipe médico-psychologique oeuvrant dans le nouveau
centre de détention de monsieur K. Je sais que les intervenants organisent des rencontres
familiales. Je les contacte donc pour les informer et les prévenir qu'ils seront peut-être
contactés par monsieur K. J'avais, bien sûr, informé monsieur K. et les différents participants
aux entretiens familiaux que je ferais cette démarche.
Quelque semaines plus tard, mon collègue me rappelle pour m'informer que monsieur K. a
pris contact avec lui et a souhaité la reprise des rencontres familiales, évoquant l'intérêt de ce
qui s’est fait auparavant.
Une telle rencontre est organisée, les éducatrices de l'A.S.E. y participent et un programme de
rencontres est mis en place.
Les adolescentes décident de poursuivre ces rencontres. Sahra a d'autre part entreprend une
thérapie individuelle avec un ethnopsychanalyste.
Peu à peu, les adolescentes souhaitent venir seules aux rencontres familiales ce qui a été
compris et accepté par les éducatrices de l'A.S.E. et la thérapie familiale se poursuit, "en
famille".
Ainsi, si l’issue heureuse d’une thérapie familiale psychanalytique est l’individuation
des membres de la famille, l’issue heureuse d’une thérapie socio-familiale serait une
individuation suffisante de la famille et des travailleurs sociaux. Que le travail de ces
intervenants ne soit plus vécu par la famille comme une agression, une persécution ou comme
une présence indispensable qui doit régler toutes les difficultés matérielles de la famille et la
préserver de tous le malheurs dans la dimension d’assistanat total. Du côté des travailleurs
sociaux, la famille pourra alors passer du statut de famille « lourde », qui « bouffe » du temps
et de l’énergie à un statut de famille en difficulté qu’il y a lieu d’aider, de contenir, de soutenir
Communication au 2ième Congrès International Francophone sur l'Agression Sexuelle, BRUXELLES, du 7 au 9 mai 2003.
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et avec laquelle des liens de partenariat peuvent s’instaurer. L’issue heureuse d’une thérapie
socio-familiale est peut être, également, que la famille puisse débuter une thérapie familiale
psychanalytique.
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