Transgression et lien (Masson)

Inscrire la transgression dans le lien,
rite et reconnaissance
Antoine MASSON
A. Moment adolescent : acte et actualisations ........................................ 3
A-1. Logique de l’acte de reproduction de la vie par elle-même...................3
A-2. Conditions de temps et de lieu pour l’actualisation de cet acte.............5
A-3. Vue sur l’adolescence contemporaine…...............................................6
B. Transgression adolescente : défi, mise en cause, fidélité .................... 8
B-1. Conditions de l’affirmation transgressive vraie..................................10
B-2. Versions désastreuses de la transgression..........................................15
B-3. Quand ça commence mal… que faire ? .............................................16
C. Faire face à la transgression : orientation des interventions..............18
C-1. Redéfinir responsabilisation, réparation, médiation, prestation .........19
C-2. Assurer la conjonction des deux temps d’un rite de reconnaissance ...21
C-3. Éloge d’un travail local, précis et engagé, quoiqu’en aveugle............22
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Invité à intervenir lors de la journée de 20ième anniversaire du Radian, je partirai
de quelques repères sur la notion d’adolescence, préciserai ensuite les enjeux de la
transgression, pour enfin proposer quelques associations et réflexions sur ce qui
m’est apparu être la spécificité même d’une institution telle que la vôtre.
Je commencerai par quatre remarques.
• Si mon exposé comprend quelques propos critiques, ceux-ci concernent
essentiellement l’une ou l’autre aporie à laquelle peuvent conduire certains
discours sur la déviance. Quant à la motivation, l’écoute et l’inventivité des
acteurs, elles permettent bien souvent d’oeuvrer positivement au-delà de ce que
certains discours officiels auraient pu laisser prévoir.
• Le détour par la théorie ne tient sa pertinence que de pouvoir être réinvesti dans
l’expérience, d’éclairer quelques éléments cliniques partagés, d’offrir le plus de
chance de toucher au plus prêt le réel, tandis la prétendue preuve par évidence
des faits (« evidence base ») conduit souvent, du moins dans le champ de
l’étude des êtres en transformation, à une recrudescence de la confusion
proportionnelle aux errances rencontrées. Cette dernière démarche reste en
effet le plus souvent aveugle à l’essentiel, ce qui est réellement en jeu dans la
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mise au défi de l’ordre établi. Le chemin de mon exposé ne sera donc pas sans
rapport avec l’exigence éthique de toute intervention auprès des jeunes : celle
d’éviter de ramener ce qui cherche à se dire de manière encore inadéquate à la
trop grande évidence d’une réalité assurée d’elle-même, un tel ravalement
comprenant immanquablement le risque de stigmatiser ou d’étouffer la
différence qui cherche à se faire entendre. Je proposerai donc un détour afin de
pouvoir donner sa chance à du possible non encore avéré, tandis que le trop
court chemin d’assertions trop sûres d’elles-mêmes exposerait à ravaler ce
possible sur l’évidence du déjà-là.
• La troisième remarque concerne l’existence de deux manières de repérer ce qui
est possible, de discerner la chance contenue dans nos interventions. Une
première voie consisterait à examiner ce qui est objectivement possible, pour
vérifier ensuite si les conditions sont remplies pour le réaliser, avec le risque de
conclure à l’absence de ces conditions favorables et d’ainsi se retrancher
derrière la nécessité et les limites pour justifier que rien n’aura été réalisable.
Selon la seconde voie, celle que je vous propose, il s’agit d’abord d’endurer la
confrontation à ce qui apparaît comme impossible, à lancer ensuite
courageusement le pari, et de chercher les moyens pour rendre possible l’un ou
l’autre de ces points réputés impossibles. Sans garantie ni maîtrise du résultat,
ne s’agit-il pas en effet de croire à nos intervention face à des jeunes dits
impossibles : impossibles à vivre, impossibles à supporter, ayant commis des
actes impossibles à tolérer ? Il s’agit donc de promouvoir un acte de
possibilisation, c’est-à-dire d’ouverture de nouveaux possibles. C’est à ce prix
que la clinique peut être dite clinique de la rencontre.
• Précisons enfin que, soutenir la transmutation d’un point réputé impossible en
de nouvelles possibilités, expose peu ou prou à une riposte de la raison
pragmatique qui vient exiger des preuves que le système effectif proposé soit
en mesure d’obtenir de meilleurs résultats que par les voies déjà empruntées.
Une telle interpellation est en effet redoutable : les voies susceptibles de rendre
possible l’impossible (voies de la possibilisation) ne peuvent en effet que
s’inventer en cours de route : la soumission brutale à la nécessité de preuves
anticipatives risque toujours de conduire au constat de leur inexistences
actuelles, ou du moins de leur caractère utopique. La prétention se verrait-elle
alors invalidée dans l’oeuf ? Face à ces propos, nous soutiendrons plutôt : ce
n’est pas parce que la proie n’est pas visible que la chasse perd son sens, ce
n’est pas parce que la réponse n’est pas disponible que le creusement du
chemin de la question n’a pas de pertinence. Cela exige il est vrai une forme de
confiance qui ne s’acquiert que dans la rencontre avec ces jeunes en qui l’on
croit entr’apercevoir une possibilité qu’eux-mêmes ignorent.
Soutenir, comme l’indique le titre mon exposé, la possibilité d’inscrire la
transgression dans le lien nécessite de fournir une définition positive de
la transgression, à rebours de l’acception devenue courante qui pointe quasi
exclusivement son aspect problématique, destructeur, ou du moins menaçant pour
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un ordre en crise et en mal de lui-même. Afin de situer la possibilité de ce que
j’appellerai une transgression vraie, je commencerai par quelques précisions sur
la notion de moment adolescent et sur ses dimensions essentielles. Ensuite, en
contre point de la création transgressive, nous examinerons tant les éventuels
points d’impasses que les potentialités destructrices des avatars de la transgression
qui ne respecterait pas ses propres conditions d’inscription. J’aborderai ensuite les
attitudes possibles face à des agirs qui commencent sur le mode d’une
transgression destructive, ou du moins laisse craindre un tel destin. Je vous
proposerai de soutenir à cet endroit périlleux que l’enjeu essentiel n’est pas
simplement d’annuler le chemin de la transgression, ni de simplement le redresser
pour le faire rentrer dans le rang, mais plutôt de contribuer à réalité une
transformation interne nécessaire afin de lui donner destin de transgression vraie
susceptible de venir s’inscrire dans le lien et compléter ainsi le monde de son
surcroît de réalité. Le travail d’une institution comme la vôtre s’en trouvera, je
l’espère, ainsi éclairé, tant sur les enjeux de la médiation que sur ceux de
l’accompagnement des prestations d’intérêt général. Nous pourrons alors conclure
en laissant libre cours à quelques associations sur le si-bien-nommé Radian.
A. MOMENT ADOLESCENT : ACTE ET ACTUALISATIONS
Aborder avec rigueur les enjeux de l’adolescence nécessite une première
distinction entre d’une part l’adolescence comme opération de passage et moment
singulier de l’existence, et d’autre part, les modalités historiques contingentes
selon lesquelles s’inscrit ce passage sous la forme d’une période déterminée de la
vie, construite à partir des normes sociales et étayées sur les données du
développement individuel tant biologique que psychologique.
A-1. Logique de l’acte de reproduction de la vie par elle-même
Avant de s’inscrire comme lieu et temps déterminés empiriquement, le passage
adolescent se caractérise par une manière singulière d’interroger l’ensemble de
l’existence à partir d’une épreuve du milieu de la vie — pas nécessairement le
milieu chronologique mais ce point essentiellement médian et intervallaire reliant
l’enfance et l’âge adulte à travers leur disjonction irrémédiable. L’adolescence se
donne ainsi comme un point singulier, un moment détaché du déroulement linéaire
de l’existence et assurant le passage dans la rupture d’un état à un autre. La notion
de moment mérite que l’on s’y attarde un instant : elle renvoie à trois strates de
signification, chacune évocatrice d’une dimension inhérente à l’adolescence.
• D’abord, un moment désigne une petite période de temps séparable du cours
fluent du temps. Point spatial et ponctualité temporelle, le moment représente
topologiquement une île immobile dans le flux du temps, une fraction du
temps, ou encore un bout de temps séparé du temps.
• Ensuite, la notion de moment désigne une puissance de mouvement qui se
manifeste en un point du fait des forces ambiantes plus ou moins éloignées de
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ce point. La définition est présente dans le domaine de la physique, mais aussi
celui de la psychologie (le moment psychologique désigne tel ou tel élément
comme cause). Au delà de ces deux déclinaisons, concernant l’adolescence, il
s’agirait de penser ce moment pulsionnel qui saisit sur-le-champ le corps de
l’adolescent : effets des passions anciennes, présentes ou futures, effets
d’inertie généré par les répétitions transgénérationnelles et les secrets, effets
d’attraction du fait de la présence des corps sexués dans le même monde, effets
des pulsions brutalement libérées de leurs chemins habituels. La liste pourrait
être encore longue, comprenant encore les effets des produits de consommation
et des drogues circulantes, consommer dans un but d’apaisement ou de
stimulation et ouvrant à des puissances imprévisibles parfois difficiles à
contenir, ainsi que effets de torsion venus de tendances contradictoires intimes
brutalement mises à jour, extériorisées et rencontrées dans ce climat tout à fait
spécifique d’inquiétante étrangeté ou de troublante familiarité.
• Enfin, la notion de moment désigne une phase d’un processus de
développement, en tant qu’elle est le passage actif de toute l’histoire antérieure
rassemblée comme causalité de ce qui va suivre. Dans sa dynamique,
l’adolescence se déploie, à partir du point d’interruption, comme un retour en
arrière vers les éléments constitutifs de soi-même afin de s’approprier son
histoire, ouvrir à un futur et reprendre en toute liberté son propre mouvement
en avant. L’adolescence est bien cette phase de développement de la vie, dont
le pouvoir extraordinaire est de permettre la métamorphose en puisant dans les
forces anciennes arrivées à saturation afin d’organiser au présent la traction
vers un avenir, tout en construisant son motif. Le moment adolescent s’avère
ainsi transition singulière d’un état à un autre, acte de reproduction
transformatrice de la vie, empreinte vivante soumise à la métamorphose.
Selon ces trois dimensions signifiante, l’adolescence est bien le nouage d’une
fraction, avec la résurgence de puissances, en vue de la mise en forme d’une
vection du présent, chemin subjectif qui transmute le passé en avenir vivant.
Autrement dit, le moment adolescent est borné en aval par une rupture instantanée
de l’organisation vectorisée de la vie qui précède et en amont par la restitution de
la vectorisation temporelle du présent à partir des différents moments de forces qui
se sont manifestés plus ou moins sauvagement durant cette fraction de temps
qu’est l’adolescence. Le moment adolescent ne se limite cependant pas aux effets
de forces relationnelles, historiques, psychiques et physiologiques qui viennent
s’actualiser en une fraction temporelle succédant à l’interruption des
vectorisations infantiles de l’existence : le moment adolescent comprend aussi et
surtout les moyens en acte permettant la mise en formes de ces puissances. Car ce
n’est qu’au gré d’une telle mise en forme que l’adolescence devient cette
transition de l’existence qu’elle est, ouvrant à un nouveau présent. En
paraphrasant le poète André du Bouchet pour qui « la poésie n’est qu’un certain
étonnement devant le monde / et les moyens de cet étonnement », nous dirons
donc que le moment adolescent n’est que la soumission aux forces multiples
rassemblées en une fraction de temps et les moyens d’endurer ces forces pour en
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construire un trajet nouveau — trajet qui viendra toujours en travers et constituera
la transgression singulière d’un nouveau sujet.
Par cette duplicité constituée à la fois du saisissement par les puissances
environnantes ou intimes et de l’acte de mise en forme de ce saisissement, le
moment adolescent se différencie du moment de force mécanique des physiciens
qui s’applique à un système déjà construit ou conçu par le physicien extérieur au
système des forces. Le moment adolescent, au sein duquel le sujet vient à
(re)commencer, se distingue également des autres moments psychologiques où la
cause agit sur une psyché déjà constituée. À travers la duplicité de l’étonnement et
des moyens de l’étonnement, le moment adolescent est bien le paradigme de tout
moment de fondation subjective où l’être sujet se constitue dans le même temps
qu’il est saisi par ce qui le traverse, sommé de s’inventer-trouver dans ce qui lui
arrive.
Pour le dire encore autrement, l’adolescence est l’événement de la rencontre de
soi-même devenu étranger et à partir duquel il s’agit de devenir ce que l’on est, ce
que le sujet qui y a pris naissance aura été depuis toujours. L’adolescence est ce
point étrange et insaisissable du passage, point de bascule couplant la perte
inévitable des repères désuets et la renaissance qui transmue les valeurs par retour
vers soi-même faisant ouverture à l’inconnu. La difficulté à se tenir en un tel point
paradoxal caractérise la position de l’adolescent face à ce qui lui arrive, tout
comme celle de l’intervenant face à l’adolescence, de même encore que celle des
protagonistes familiaux et sociaux impliqués dans cette même adolescence. C’est
ainsi que l’adolescence saisi toujours plusieurs générations, ainsi qu’un monde en
métamorphose.
A-2. Conditions de temps et de lieu pour l’actualisation de cet acte
Ce moment adolescent dont nous venons de dresser le portrait logique ne peut
cependant avoir lieu que d’être vécu, possibilité elle-même tributaire des
conditions institutionnelles qui la garantissent, lui procurent ses bords à l’instar
des rives contenant le cours d’eau sans en gêner l’écoulement. Le moment
adolescent, point paradoxal d’un retour qui mute en force d’en avant, doit être
culturellement assigné en un lieu et en une durée, que ce soit sous la forme d’un
temps du rite et du sacrifice ou d’une tranche d’âge durant laquelle essais et
erreurs peuvent être légitimement expérimentés, telle une liberté sous garantie
d’un tiers.
• Dans les sociétés traditionnelles, le passage du statut d’enfant au statut d’acteur
social au sens plein se déroule dans l’espace d’un temps ritualisé présentifiant
des mythes construits et soutenus symboliquement à un niveau collectif,
condensant ainsi les enjeux de la transmutation adolescente ; le travail de
l’adolescence y est ainsi assuré au travers des rites d’initiation et de fécondité,
assurant la naissance à partir du chaos. Cet enjeu d’initiation semble
aujourd’hui devoir être pris en charge par chacun pour son propre compte avec
la richesse et les périls que cela représente.
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• P. Aries estime que l’adolescence telle que nous la concevons est un
phénomène récent, ne pouvant apparaître que dans le cadre de la chute de
l’ancien régime où « l’enfant passait directement et sans intermédiaires des
jupes des femmes, de sa mère ou de sa “mie” ou de sa “mère-grand”, au
monde des adultes »1 et la promotion des idées de la révolution française
prônant le libre usage de soi-même et même la nécessité pour chaque individu
de décider librement de son existence. Cette inscription moderne de la période
d’adolescence consiste à accorder à l’individu un moratoire quant à l’exercice
de cette liberté responsable : l’adolescence est reconnue comme un temps
possible de la démesure, durant lequel le jeune sorti de l’enfance a la possibilité
de vivre et de faire l’expérience de l’autonomie, de la sexualité et du monde
des adultes, sans être cependant tenu responsable de la même manière. Durant
ce temps intermédiaire inscrit et garanti comme période de la minorité civile,
les adultes se portent garant de la liberté accordée tandis que la responsabilité
du jeune se noue à la dette qu’il contracte à l’encontre de ceux qui se seront
portés responsables de lui.
• Selon les théories psychologiques de la deuxième moitié du XXième siècle, les
bornes individuelles de la période d’adolescence s’établissent selon des critères
d’ordre différent pour l’entrée et la sortie : le début est marqué par un critère
physiologique, la puberté, tandis que la fin s’indexe d’un accès à la maturité
identitaire, sexuelle et sociale, témoignant d’une entrée le monde dit adulte. Ce
dernier se caractérise essentiellement par une discipline du temps en vue de
soutenir la réalisation des quelques possibles parmi ceux que la période
d’adolescence aura mis au jour.
A-3. Vue sur l’adolescence contemporaine…
Qu’en est-il aujourd’hui, au seuil du 3ième millénaire, de l’institutionnalisation de
l’adolescence ? La figure de l’adolescence en tant que période constituée,
enchâssée entre la période de latence et l’accès à une maturité adulte, semble
incontestablement mise à mal de multiples manières. Les thématiques
adolescentes se généralisent en amont et en aval alors que s’estompent les
garanties sociales constitutives de l’adolescence comme tranche d’âge particulière
et période préservée d’originalité, d’essais et erreurs. Depuis plusieurs décennies
déjà, « la culture originale revendiquée par les jeunes fait désormais partie du
patrimoine de toutes les générations : la liberté sexuelle, le droit à la parole, les
formes d’expression dans lesquelles la vie privée et la vie publique se mêlent
profondément, sont des valeurs reconnues par tous.2 » Les oripeaux du jeunisme
attirent les adultes de tout âge, ceux-ci se lamentant en retour sur la mollesse des
juniors. D’autre part, le moratoire se trouve de moins en moins garanti, et l’ordre
en place, angoissé, se montre très frileux à se porter garant des frasques d’une
1 Marcelli, D., Braconnier, A., Adolescence et psychopathologie, Masson, Paris, 2000, p 9
2 Marcelli, D., Braconnier, A.,op.cit., p 9
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jeunesse fantasmée comme dangereuse et qu’il s’agirait plutôt de neutralise et de
placer hors d’état de nuire. Par exemple, le mouvement croisé de l’augmentation
de l’âge d’obligation scolaire jusque 18 ans et la diminution de l’âge d’accès à la
majorité à 18 ans efface la période, autrefois dévolue entre 16 et 21 ans, durant
laquelle un jeune pouvait exercer sa liberté professionnelle et décider de rentrer
dans le monde du travail, sans en assumer tous les risques au même titre qu’un
adulte. Les parents et le social se portaient encore durant ce temps garant de
l’exercice de sa liberté. Actuellement, les jeunes passent d’emblée du statut
infantile d’obligé au statut d’adulte responsable, et la période de transition n’a
plus de garantie d’inscription sociale, n’est plus circonscrite par une norme sociale
contraignante. Bien sûr, lorsque les ressources psychiques et sociales sont
disponibles, les parents continuent à assurer une période de transition de plus en
plus longue, mais cela ne tient plus qu’à eux, à leur bonne volonté et à leur
capacité. Cette situation expose à deux écueils : d’une part, une augmentation du
sentiment de dette ainsi que l’induction d’une dépendance concrète anormalement
prolongée des jeunes vis-à-vis des parents ; d’autre part l’installation de grandes
inégalités sociales puisque, lorsque les ressources de l’entourage sont absentes, il
n’y a plus non plus de force sociale contraignante garantissant le droit à vivre
cette période de transition. Rien n’empêche alors que le jeune soit anormalement
maintenu dans un statut de soumission infantile avec son corrélat d’impunité,
avant de passer brutalement et sans transition à un statut adulte où nul n’acceptera
désormais de se sentir responsable des conduites jugées inacceptables, voire déjà
repérées comme étant inscrites dans la récidive. Ajoutons que cette conjonction de
l’absence d’inscription garantie et de la dissémination de la problématique fait de
la jeunesse un symptôme révélateur des tensions paradoxales et des contradictions
qui traversent l’ensemble de la société.
L’opération adolescente semble ainsi de plus en plus complexe et diffusément
répandue, en même temps que se révèle la précarité de son cadrage social et de
son inscription comme période déterminée et reconnue. Jean-Jacques Rassial3
peut ainsi déclarer que l’adolescence n’existe plus, dans la mesure où elle est
omniprésente dans la société, se présentant sous la forme généralisée des états
limites. Nous assistons ainsi d’une part à des adolescences de plus en plus
précoces et d’autre part à l’impossibilité de clore la période d’adolescence.
L’adolescence ayant perdu son lieu d’inscription, se propage de manière ingénue,
envahissant les autres périodes de la vie.
Nul retour en arrière n’est possible, encore moins souhaitable. La difficulté
actuelle n’est pas nécessairement une impasse, elle est plutôt à considérer comme
un complexe d’ornières sur le chemin de l’émancipation, ne pouvant en rien
justifier les positions nostalgiques, nous convoquant plutôt à la responsabilité
d’ouvrir un nouveau chemin afin d’éviter de s’enliser. Les modalités concrètes de
temps et de lieu d’inscription du moment adolescent sont donc à réinventer, en
outre concernant la transgression nécessaire qui le traverse. C’est bien par rapport
à cette nécessité éthique d’inventer de tels lieux d’inscription que nos
3 Rassial, J.-J., colloque à Paris, 1997, repris dans Problématique adolescente et direction de la cure (ss
direction de Lauru D.) Érès, Paris, 1999
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interventions devraient oeuvrer à déployer des rites de reconnaissance mutuelle :
reconnaissance du jeune par le social et reconnaissance de la réalité sociale par le
jeune, ainsi qu’appropriation du jeune à l’étrangeté qui le traverse et dans laquelle
il aura à se reconnaître comme lui-même.
B. TRANSGRESSION ADOLESCENTE :
DEFI, MISE EN CAUSE, FIDELITE
Vu sa complexité inépuisable, le moment adolescent peut être envisagé selon
diverses facettes.
• Considéré comme le mouvement de saut depuis l’enfance jusqu’au monde
nouveau encore inconnu, le moment adolescent laisse entrevoir le péril de la
chute.
• S’il est appréhendé comme un îlot d’espace-temps séparé d’où s’élancent les
questions sur l’ensemble de l’existence, le moment adolescent expose à un péril
de décrochage et d’étrangeté radicale face à ce qui se manifeste.
• Si le moment adolescent est envisagé comme le réservoir d’une infinité de
possibles purs, l’immobilisation sur un point de la transition expose à l’absence
de réalisation, au dés-être.
• Enfin, la pluralité des facettes non directement rapportables l’une à l’autre peut
conduire à la dissociation si aucun acte subjectif n’est en mesure d’y tresser un
chemin à partir des linéaments épars.
• Quant à l’approche particulière que nous en proposons aujourd’hui, elle se fera
par le biais du mouvement de transgression prenant sa racine en un tel
moment.
Proposons d’abord d’entendre le mot transgression dans son sens le plus évident,
quoique pas toujours repéré. Si progression désigne le mouvement en avant, si
régression désigne le mouvement en arrière, la transgression prendrait
consistance en un chemin de traverse, changement de cap, frayage à travers le
monde encore vierge. En ce sens, nous soutiendrons que toute adolescence est
l’invention d’un point de départ et d’une direction de transgression qui
s’imposera après coup comme ce chemin droit que l’adulte continuera à
poursuivre avant d’être à son tour traversé par le frayage intempestif des
générations suivantes.
Voyons comment figurer ces enjeux conjuguant la mise en question des anciennes
lois par le traçage d’une nouvelle loi de parcours s’inscrivant en diagonale des
précédentes.
La situation de départ sera représentée, arbitrairement et de manière
caricaturalement simplifiée, comme un ensemble de lignes droites organisatrices
de la réalité intime et du monde. Ces lignes orientées figurent aussi bien les lois
spontanées en vigueur, les significations et les valeurs établies, les manières
adéquates héritées de l’éducation. La représentation linéaire ne rend bien sûr pas
justice aux péripéties ni aux aléas multiples, souffrances et accrocs inévitables de
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toute vie ; cependant, elle indique une structure de monde et le principe subjectif
qui, dans son architecture globale, s’impose comme une évidence qui nous porte
et à laquelle nous adhérons.
À la sortie de l’enfance, la crise adolescente va se figurer à sa racine comme une
agitation ponctuelle, une mise au défi des lignes de conduites habituelles, un écart
à la norme pour en défier la légitimité. Une telle agitation renvoie aussi bien à la
violence interne qui s’impose à l’adolescent du fait des remaniements pubertaires
qu’à la mise à l’épreuve et au défi par l’adolescent du monde relationnel et
symbolique dans lequel il semblait auparavant se mouvoir sans contestation. Les
vecteurs en tous sens figurent les pulsions multiples qui traversent le corps
adolescent tout comme la volonté de révolte et d’affirmation, et encore le désarroi
et le déploiement d’une quête éperdue. Ce moment a été théorisé comme
émergence pulsionnelle, résurgence d’énergie libre due à la déliaison des circuits
antérieurs de la satisfaction pulsionnelle. L’agitation adolescente s’impose
comme une amorce rebelle, une menace d’effraction des lignes antérieures, une
conduite à risque mettant en danger les formes de vie nouvelles et anciennes, une
avancée intempestive en quête d’une nouvelle piste. Sous l’hypothèse d’aucune
nouvelle autre vie probable, ces conduites à risque peuvent apparaître, du point de
vue des gardiens de l’ordre ancien, comme un désordre intolérable.
Ensuite, après la saisie par des puissances multiples et désorientantes, internes et
externes, après les agirs incoercibles encore aveugles à eux-mêmes, le sujet
adolescent naissant devrait pouvoir s’approprier à ce qui l’a d’abord débordé, afin
de se constituer après coup comme auteur responsable d’une orientation à
maintenir depuis le point source du surgissement qui l’a d’abord saisi. Cette mise
en forme vectorielle consiste en un processus de subjectivation, reprise singulière
des puissances en présence afin de les inscrire en forme de transgression, c’est-àdire
un chemin transversal à l’orientation déterminée sur fond d’insaisissable. Une
telle inflexion signe la présence d’un sujet en acte, celui-ci n’étant d’ailleurs
reconnaissable qu’à cette inflexion, changement de cap improbable s’imprimant
dans le monde en contre point de tous les déterminismes reconnus. Il n’y aura pas
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de sujet attesté sans la reconnaissance d’une telle transgression de départ,
inflexion maintenue et force l’organisation du monde, changement de cap
identifiable et parvenant à se faire reconnaître par au moins un autre.
Cela vaut pour chacun d’entre nous : par exemple, pour être reconnu comme
avocat avec qui il faut compter, il faut avoir fait au moins une fois autre chose que
de suivre les voies toute tracées ou d’enfoncer des portes ouvertes, il faut avoir au
moins une fois gagné une cause préalablement jugée désespérée ; de même, tel
juge n’est reconnaissable et reconnu que parce qu’au moins une fois il a pris une
position qui ne se réduisait pas à un rôle de pur exécutant des règles. Il en va de
même pour les jeunes, il ne peuvent être eux-mêmes qu’en ayant pu inscrire au
moins une fois leurs griffes sur le monde.
Quant au désir, il est puissance même de ce trajet subjectif, ce qui l’anime et en
fait le vecteur. Au regard d’un tel enjeu, nous soutiendrons que prendre ses
responsabilités ne consiste pas à capituler pour rentrer dans le rang, mais plutôt à
assurer les suites de l’inflexion subjective. Prendre ses responsabilités exige le
courage de marquer un écart et de le faire reconnaître, tout en reconnaissant
l’existence des autres. Une telle affirmation transgressive se double
immanquablement d’une dimension de culpabilité, voire d’une crainte de
l’effondrement ou d’une dépressivité liée à la perte d’appui comme à l’effroi face
à sa propre destructivité. Celle-ci ne pourra être surmontée que de constater la
résistance de l’autre qui n’est pas détruit du fait que celui qui affirme son
orientation s’inscrit, sinon en faux, du moins en angle par rapport au chemin
prévu. L’accès à la confiance en ses capacités dites réparatrices seront plutôt à
envisager comme capacité à créer au coeur même de la déliaison plutôt que dans le
rétablissement de l’état antérieur. Ce n’est en réalité que par la responsabilité qui
est courage à maintenir le cap de la transgression que s’apaise la culpabilité
initiale.
B-1. Conditions de l’affirmation transgressive vraie
Examinons à présent plus en détail les conditions qui rendent effective et légitime
la transgression durable qui s’origine dans le point instable d’adolescence.
• Le soutien d’une nouvelle orientation implique d’abord une persévérance, une
discipline du temps et le maintien de la direction. Cette persévérance n’étant
pensable que selon le respect de qui fait son sol légitime, ce qui en fait une
fidélité dans la différence.
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• Le changement de cap implique nécessairement une autre vue sur les choses
qui apparaissaient jusque-là toute naturelles, entraînant une déqualification des
qualités imaginaires des anciennes lignes support. Cependant, du même
mouvement que la déqualification des attributs anciens, le principe même ou
valeur de la ligne de force concernée se trouve validé et régénéré, condensé en
un point constitutif immanent de la nouvelle ligne, confondu en elle pour lui
donner sa substance d’acte. La seconde condition s’énonce comme le respect
des points d’intersection d’où la transgression se figure comme une traversée
des lignes antérieures qui garde dans la matière même de son frayage les
principes partagés, ré-actualisés au point exact de la mise au défi de leurs
formes périmées. Une telle mise au défi doit être rigoureusement discernée de
la destruction avec laquelle elle peut sembler d’abord, et pour un examen
empirique, se confondre. Si le premier temps de la mise au défi est une
contestation — « t’es pas ci ou ça…, même si tu as tel ou tel attribut qui le
laisserait croire » —, elle vise à établir secondairement, selon une forme de
retournement étrange, une vérité au-delà des attributs — « malgré que tu n’aies
pas telle ou telle propriété que j’avais faussement imaginé à ton endroit, tu es
quand même, tu en es même davantage et de manière plus vraie tel ou tel pour
moi… ». L’exemple du rapport au père est à ce titre exemplaire : sa mise au
défi peut commencer par un « t’es pas mon père…, même si tu prétends tout
savoir, avoir pouvoir sur moi, devoir me guider », permettant de découvrir audelà
que « malgré que ce ne soit pas toi qui fasses la loi, malgré que je puisse
m’émanciper de toi, malgré que tu ne sois pas aussi puissant que mon
imaginaire l’avait fomenté, tu es quand même mon père, tu l’es même
davantage et plus que jamais, tu l’es au-delà de toi-même, tu l’es en vérité
Condition 1 : la persévérance
Condition 2 : Respect des points d’intersection
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puisqu’en rapportant à ce que tu m’a transmis je peux maintenant tisser ma
vérité avec mes manques ». Nous pouvons ainsi soutenir que concernant une
ligne de force, l’ébranlement commence en un point, se propage en
déqualification de tous les attributs de la ligne et se termine par un retour sur le
point de croisement initial qui se trouve à la fois révélé en vérité, c’est-à-dire
au-delà de ces attributs, et incorporé dans la nouvelle voie qui s’invente, c’està-
dire selon une appropriation à son principe. Le détachement des attributs
anciens est mouvement d’émancipation, alors que l’appropriation à la vérité de
la rencontre au-delà des attributs est transmission de vie psychique et trouvaille
de points d’appui qui ne cessent de s’originer comme autant de sources ou flux
porteurs de la nouvelle trajectoire subjective. Cette dialectique se retrouve de la
manière la plus concrète dans le fait que les attributs du père sont entièrement
revus, revisités tandis que la contestation aboutit à la révélation du père comme
père en vérité, agent au-delà de lui-même de la transmission de la vie qui
maintenant nous porte, et pour cela plus que jamais reconnu. La condition du
respect des points d’intersection est ainsi remplie pour l’occurrence du père.
• En même temps que s’inscrit la transgression, se découvre que l’autre
rencontré est lui-même soutenu, du moins potentiellement, par l’affirmation de
sa propre traversée singulière au regard de toute autre. Pour poursuivre notre
exemple : dans le même temps où le fils émancipé se relie à son père dans ce
que celui-ci à transmis au delà des attributs concrets, il découvre que la norme
soutenue auparavant par le père comme évidence n’était en réalité que le
résultat de sa propre affirmation subjective transversale par rapport à ce qui
avait joué pour lui fonction de père à la génération précédente. Ce qui semblait
la norme n’était en réalité qu’une transgression présentifiée à l’enfant, une
inscription nouvelle déjà stabilisée, s’étant affirmée en décalage de normes
antérieures. Alors, l’adolescent respecte ses parents non pour leur perfection
mais pour avoir pu inscrire leur propre marque d’une manière ou d’une autre.
Toute affirmation de loi nouvelle reconnaît du même coup que la loi traversée
fut en son temps elle aussi une invention affirmative de loi nouvelle. Nous
appellerons cette troisième condition, la récurrence dans le changement de
cap : elle détermine une fidélité dans l’infidélité, puisque c’est en s’éloignant
du chemin tracé que l’on honore le principe de ce chemin qui s’était lui-même
Condition 3 : Récurrence dans le changement de cap
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soutenu de manière singulière.
• Nous venons d’exemplifier les conditions 2 et 3 du côté du père, mais des
enjeux de même ordre se déclinent dans d’autres dimensions : une pluralité de
lignes directrices devra être prise en compte, de multiples dimensions auront à
être traversées, transmuées par la métamorphose adolescente, telles que la mise
en cause de la fratrie et la découverte du lien social, la mise en question de la
place sacrée de la mère pour accéder au désir ailleurs. À travers le fait de porter
atteinte à l’intouchable se révèlera, selon une certaine modalité du
retournement, la dignité de la chose forçant à reconnaître la grâce et livrant
accès à la beauté. Ainsi côté maternel, cette troisième condition de la
récurrence se déclinera plutôt comme respect dans la brisure de l’innocence.
Notons que le père a, du moins dans notre tradition, la place particulière d’être
le porteur du principe de la transmission de la culture et de la norme vivante, et
intervient ainsi comme ingrédient dans la dimension maternelle ; d’autre part,
ce n’est que de témoigner de sa puissance sur le lieu maternel que le père
acquiert sa valeur. Les diverses dimensions s’en trouvent ainsi nouées entre
elles.
• La voie inventée par l’adolescent croise aussi d’autres voies que celles qui l’ont
porté durant l’enfance, d’autres frayages qui viennent s’enchevêtrer aux
précédents, des voies toute autres soutenues par des référents culturels ou
actualisées par des pairs ou des adultes, par exemple des enseignants. À chaque
fois il y va d’une reconnaissance mutuelle : la voie transgressive n’ayant sa
chance d’être reconnue qu’en reconnaissant la réalité, au moins
potentiellement, subjective de la voie rencontrée. Nous appellerons cette
quatrième condition celle du jeu de la reconnaissance dans les croisements
subjectifs, chacun ne pouvant soutenir sa singularité qu’en reconnaissant, et en
étant reconnu par, les autres singularités en présence, ce qui ne va pas sans une
acceptation de ne pas porter atteinte, en vue de sa propre jouissance, aux autres
tentatives.
Condition 4 : Jeu de la
reconnaissance mutuelle
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• Quant à la dernière et cinquième condition, elle touche à la nécessité de
respecter un sol commun à partir duquel peut se réaliser la mise au défi mutuel,
révélant la vérité de ce qui est en jeu. Ce sol commun peut être figuré par un
point essentiel qui est reconnu de tous, il constituera telle ou telle valeur sacrée.
Mais ce qui se représente d’abord comme un point, est aussi bien une
atmosphère englobante, une texture partagée dans l’épaisseur de laquelle va
pouvoir s’articuler le jeu des différents chemins de traverse, avec ses
déqualifications laissant entrevoir la vérité sous-jacente, ses brisures faisant
resurgir les éléments intemporels. Au cours des rencontres dans ce fait monde
commun, la reconnaissance mutuelle va alors permettre de voir et de réaliser ce
qui n’aurait jamais été possible dans la totale solitude sous peine de s’annuler.
Les traversées ne peuvent avoir lieu sans désastre que sous l’hypothèse qu’à
tout moment l’un ou l’autre point peut faire tiers face à ces déqualification et
inscription de transgression nouvelle. La reconnaissance qu’il existe hors de
soi, un point neutre non dysqualifiable, non soumis à l’investigation, est ainsi
essentielle. Quelles sont aujourd’hui dans notre monde en crise ces valeurs
tierces reconnues par tous ? Elles semblent difficiles à repérer, ce qui ne
signifie pas qu’elles soient anéanties mais probablement qu’elles changent de
nature ou du moins de manière de s’actualiser. Si les grandes figures
transcendantes ont disparu, si les grands personnages charismatiques méritent
aujourd’hui à juste titre le soupçon, il n’en reste pas moins nécessaire de se
procurer un fond sur lequel s’articuler. Il n’est pas sûr cependant que ce qui fait
fond commun doive nécessairement consister en un pôle référentiel unitaire.
Le respect de ces cinq conditions ne se pourra être avéré que dans l’après-coup,
alors que dans les moments initiaux du trajet, de nombreux malentendus entre les
générations peuvent se développer. Nous examinerons plus loin la manière
opportune de faire face à ces situations qui commencent mal ; examinons avant
cela la situation à ces conditions se trouveraient incontestablement non remplies.
Condition 5 : Respect de la
valeur du tiers et du
support
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B-2. Versions désastreuses de la transgression
Quant aux versions désastreuses de la transgression, elles se caractérisent par une
défaut quant à plusieurs, voire l’ensemble, des conditions énoncées ci-dessus :
• Maintenir la persévérance du cap s’avère impossible au sens d’une avancée
choisie et subjective, ce qui n’empêche nullement, laisse au contraire libre
cours, aux répétitions aveugles, aux piétinements ou aux enlisements dans des
agirs coercitifs sans signification.
• Les lignes antérieures, valeurs et êtres, ne sont pas seulement croisés,
rencontrés, mis au défi, recoupés ou traversés, mais plus gravement déchirés,
piétinés, dénigrés, non reconnus. Un tel défaut de reconnaissance entraîne
l’impossibilité de la persévérance, celle-ci ne pouvant en effet se soutenir qu’en
prenant appui sur les points rencontrés, à l’instar d’une prise sur les échelons
d’une échelle permettant l’audace d’un décollement de la surface. Aucune loi
n’étant respectée suffisamment que pour servir d’appui à la critique, se dérobe
tout sol envisageable pour le chemin de la transgression, celle-ci s’avère
proprement impraticable. La déqualification touche ainsi non seulement les
attributs imaginaires des valeurs et des êtres, l’attente est plus profonde,
détruisant jusqu’à la consistance seconde, les points d’intersection eux-mêmes
se délitent pour laisser libre cours à l’abîme, le trajet de la transgression ne ne
cesse de se défaire au gré d’une impossibilité radicale de la fidélité même à soimême.
L’ancrage ne livre aucune assise et livre chacun au caprice des éléments
et des impulsions.
• À défaut de pouvoir inscrire son trajet au gré des lignes croisées et respectées
dans leur différences, il y a du même coup une incapacité de découvrir que ces
éléments étaient eux aussi soutenus par une transgression subjective. Aucune
récurrence ne parvient ici à s’envisageable. Toute prise de position de l’adulte,
de l’ancien, ou du maître, ne pourra dès lors apparaître que comme arbitraire,
violente ou tyranique, à moins qu’au contraire elle s’annule dans son caractère
incohérent, lâche, irrespectable ; dans ces deux cas extrêmes, c’est la vie même
des valeurs au-delà de leur contenu qui est détruite, laissant libre cours à
l’insensé.
• De la même manière, les trajets des autres croisés dans le monde ne peuvent
non plus être pris en considération ni respectés ; ils n’éveillent que mépris et
dérision, à moins que la réalité extérieure ne tente de se faire valoir, suscitant
alors la jalousie et l’envie destructrice.
• Enfin, le fond de valeurs partagées sera bafoué, ainsi que cet élément non
dysqualifiable ou sacré en vigueur dans le monde4.
4 Dans une société où le lieu du culte et la sépulture sont sacrés, porter atteinte à une synagogue apparaît
comme sans commune mesure avec le fait de brûler une voiture ou un arrêt de bus : le lieu du culte étant
tenu comme ne pouvant être dysqualifié, dans la mesure où au-delà de la synagogue c’est la singularité
juive qui est atteinte. La réaction sociale pourra être proportionnelle à la valeur de l’atteinte portée.
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Comme tente de le faire pressentir le schéma ci-dessus, le non respect effectif des
conditions de la transgression laisse libre cours à la destruction des singularités
qui tentaient de s’articuler, aussi que du lien social dans lequel elles pourraient
s’inscrire. La figure montre bien que, si destruction il y a selon une dimension, les
autres en seront aussi irrémédiablement touchées, ce qui rend le plus souvent
caduc tout départage radical entre la victime et le bourreau.
Notons encore que la réalité destructrice est tributaire de la plasticité et de la
résistance de toutes composantes en jeu et non seulement du seul chef du jeune :
ainsi les réactions violentes du milieu — souvent justifiées par la crainte et
l’insécurité — à l’égard des transgressions jugées pathologiques seront-elles
d’autant plus fortes, aveugles et insensées, que les acteurs sociaux se sentent peu
sûr des valeurs qui les portent. Or aujourd’hui, il semble que soit très difficile à
saisir un fond commun de valeurs, ainsi que de porter crédit à une confiance
persistante en un élément non-dysqualifiable forçant le respect de tous ; le seul
culte de la marchandise s’avérant peu apte à remplir un tel office.
B-3. Quand ça commence mal… que faire ?
Nous avons jusqu’à présent analysé les choses comme si les dés étaient lancés,
comme s’il était possible de faire un départage clair entre les transgressions
créatrices et les transgressions destructrices selon que les conditions aient été ou
non respectées. Il nous faut maintenant envisager les choses dans leur dynamique
au moment même où le destin de la transgression se joue, sans que le résultat de
partie ne soit encore déterminé. Comment prévoir le destin de la mise de départ
selon laquelle un jeune présente des velléités de transgression qui mettent à mal la
résistance des lignes de force organisant le monde dans lequel il est, mettant au
défi et explorant « jusqu’où aller trop loin » ? Selon nos conventions de
représentation adoptée jusqu’à présent, la situation se présenterait ainsi :
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Un tel point de départ est équivoque, chacun des protagonistes, selon la position
qu’il occupe et son engagement, la traduira selon sa différence de perception : les
tenants de l’ancien monde peuvent y voir une volonté de destruction et un péril à
conjurer au plus vite, tandis que celui qui tente de faire reconnaître sa singularité
sera totalement pris dans sa simple volonté actuelle de construire sa vie. Selon une
vue globale, cela commence mal et dangereusement, tandis que les résistances de
chacun sont mises à l’épreuve. La question est dès lors : quand cela commence
ainsi, comme cela va-t-il finir ? Voilà le point aigu sur lequel je voulais vous
amener à réfléchir, dans la mesure où nos interventions le plus souvent doivent
s’articuler en un tel moment.
Le pari que je vous propose, qui est aussi un véritable défi, consiste à miser sur la
chance, et même à tenter de la construire. Il s’agit de soutenir en acte que, lors de
l’épisode de la mise à mal initiale, le destin de la transgression n’est pas joué
d’avance : aussi l’amorce d’une création nouvelle, que le risque de dégénérer en
destructivité. Ce ne sera que dans l’après coup que pourra se formuler, conjugué
au futur antérieur, ce qu’aura été un tel départ. Et même lorsque la transgression
aura toutes les apparences d’avoir conduit à la destruction, peut-être restera-t-il
encore une possibilité de rétablir les conditions d’une reconnaissance, en
transmuant la transgression pathologique en transgression vraie. L’ensemble de
ces possibilités nous amènent au schéma suivant :
L’alternative entre les deux destins, c’est-à-dire le choix au coeur même de la
bifurcation, dépendra tout à la fois du jeune, de sa capacité à inscrire sa
transgression et à la faire reconnaître dans le respect des conditions, et du tissu
dans lequel il s’inscrit, de la plasticité du milieu susceptible d’accorder une place
à la nouveauté sans se déchirer, de se transformer sans se délier. Les enjeux se re
formulent ainsi de diverses manières :
• Comment une société est-elle en mesure d’inscrire en son sein celui qui a eu
Si parvient à se faire
reconnaître, le moment
initial aura été une mise
au défi structurante
Si ne parvient pas à se
faire reconnaître, le
moment initial aura été
destruction et exclusion Possibilité qu’un destin
initialement destructeur
s’avère finalement
soutenable dans le lien
— et inversement…
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l’audace d’expérimenter la face inacceptable du monde dans lequel il est ?
L’opération peut s’avérer d’autant plus difficile aujourd’hui que les formes de
délinquances ne sont pas indifférentes aux idéologies circulantes, s’imposent
bien souvent comme une exacerbation inadmissible, effrayante et destructrice
des valeurs mêmes desquelles nous participons tous.
• Comment celui qui a agi la destructivité à l’égard d’une partie du monde établi
peut-il (re)venir afin de se faire reconnaître en tant qu’acteur d’un monde
commun en chantier ? Le mouvement d’outre-passement et de retour
n’implique pas seulement une réparation, au sens de la restauration de l’état
initial, mais plutôt une métamorphose, transformation du monde accordant
place à la nouveauté, et cela aussi bien du côté du monde lui-même que pour
celui qui cherche à s’y inscrire. La réussite d’une telle opération peut par
exemple se manifester par le constat étonné d’un employeur voyant tout à
coup, chez un jeune d’abord considéré comme bon à rien, poindre un germe
qui laisse présager le meilleur, ou du moins une promesse d’avenir inespérée.
Soutenir une ouverture sur les lieux de la bifurcation et oeuvrer à augmenter les
chances de pouvoir inscrire dans l’après-coup la transgression dans le lien est
véritablement une épreuve dont l’issue reste radicalement imprévisible. Face à
celui qui soutient cette possible insc