retour sur le désamour (B.Lempert)

Retour sur le désamour

Il n’y a pas de faits divers. Les drames familiaux qui défraient la chronique au point de faire parfois la une des quotidiens sont nos tragédies modernes. La violence domestique apparaît alors au grand jour du scandale, après avoir bénéficié des années durant d’une farouche volonté de ne rien savoir. Puis l’émotion populaire retombe, et l’oubli se réorganise. Le déni ordinaire reprend ses habitudes. Les portes se referment sur ce qu’on voudrait ne plus voir. La scène qui comportait de la terreur retourne dans l’ombre. Les cris s’éloignent, chassés par la loi du silence. Et de nouveau le sommeil de notre conscience nous menace : nous laissons se réenfouir ce qui venait de se dévoiler. Mais si nous décidons de lutter contre cette somnolence de la pensée, si nous essayons de nous arracher aux pièges symétriques du scandale et de l’indifférence, si nous parvenons à éviter les écueils du scandale et du déni, alors nous pouvons nous engager dans un effort d’analyse : qu’est-ce donc que la maltraitance ? Quel est ce processus qui mène à des violences systématiques à l’encontre de certains enfants ? Quels en sont les rouages et les engrenages ? De quel mécanisme s’agit-il, et quelle est sa logique interne ? D’où vient cette manière de détruire qui trouble certaines familles au point de hanter certaines maisons ?

Au commencement était le discours de la faute. Il arrive qu’un enfant naisse et qu’il soit aussitôt considéré comme fautif. De tout et de rien. On lui reproche indistinctement de pleurer la nuit et de réveiller le monde, d’avoir faim tous les jours et plusieurs fois par jour, de faire ses besoins dans ses couches ; d’avoir les yeux qu’il a, de ne pas avoir les cheveux qu’il n’a pas ; d’être maladroit, malhabile et de ne pas savoir se faire comprendre. Plus tard, on lui reprochera le verre qu’il renverse, la poussière qu’il déplace, le désordre de sa chambre, ses résultats scolaires, ses goûts musicaux, ses fréquentations qui déplaisent… Autant dire qu’on lui reproche son existence. Il arrive même qu’on la lui reproche dès avant sa naissance, alors qu’aux yeux de ceux qui devraient être les siens il n’avait pas encore fait du mal à sa mère en venant au monde, ni du tort à son père en dérangeant ses habitudes. Le discours de la faute n’attend pas toujours neuf mois pour entrer en scène : il peut naître avant terme, prenant ainsi de vitesse le cours contrarié de l’espérance. On dit de cet enfant qu’il est la cause des soucis qu’on a, qu’il pose des problèmes de place, qu’il apporte quelque chose qui ressemble au malheur. Alors on lui en veut d’être là et d’être lui, comme si toute sa faute se résumait à ce qu’on ne supporte pas de lui, c’est-à-dire à son être en entier. Il n’a pas besoin de commettre une faute particulière pour qu’on le déclare mauvais, il est lui-même cette faute qu’on lui attribue, il porte intimement la marque indélébile de sa méchanceté, et devra en retour subir une hostilité considérée comme légitime.

Qu’il ait été — consciemment — désiré ou non, l’enfant déclaré fautif ne reçoit pas l’existence comme quelque chose qui lui serait offert. La vie ne lui a pas été donnée. Elle lui a été concédée. A contrecœur. A contre-corps. On estime qu’il est entré dans la famille par effraction, et qu’il devra payer pour cette première impudence. On le traite plus comme un voleur que comme un enfant. Dès qu’on pourra, on le soumettra à un décompte, afin qu’il ne puisse pas continuer à spolier impunément les siens. Porteur d’une faute qu’il n’a pas commise, le voici aussitôt soumis à une dette qu’il n’a pas contractée. La faute étant imaginaire, elle n’a pas de contour. N’ayant pas de contour, elle n’a pas de limite. Pour une faute sans limite, la dette aura quelque chose d’immense en propor­tion. On pourrait encore la penser en regard de la valeur en cause. Il s’agit de l’existence qui, comme chacun sait, n’a pas de prix. Puisque la vie est inestimable, la dette de vie sera perpétuelle. Elle suivra le cours des âges comme son ombre, se rappelant sans cesse au souvenir de celui qui lui est attaché, rappelant sur un mode obsessionnel à l’enfant concerné qu’il doit la vie à ses parents — au sens le plus fort et le plus littéral du terme. Puisqu’il la leur doit, il faudra bien qu’il s’en acquitte.

A faute imaginaire, dette perpétuelle ; et à dette perpétuelle, remboursement sans fin. Le descendant qui n’a pas reçu sa part d’existence comme un don, et sur qui pèse lour­dement l’immensité d’une dette qui l’accable, cherche comment se défaire de son fardeau. Il sait bien qu’il n’est pas solvable, qu’il n’est qu’un enfant sans moyens, ni ressources — qu’il n’a pas de crédit. Alors il se met en tête de modifier sa position, et il tente une première sortie pour résoudre cette question d’origine qui prend décidément des airs de nœud gordien. Puisqu’il est regardé comme mauvais et puisqu’il ne trouve pas grâce aux yeux de ceux qui ont eu la bonté de lui donner le jour, puisqu’il ne mérite pas de participer gratuitement à l’humaine condition, puisqu’il n’a pas suffisamment de valeur aux yeux du monde pour bénéficier sans contrepartie des privilèges accordés aux vivants — il n’a qu’à laisser à d’autres une place d’enfant dont il n’est pas digne et se contenter d’une position de serviteur, qui seule lui permettra de s’acquitter de sa dette. Lui-même revendique ce premier déplacement, cette migration quasiment non visible qu’on lui impose. N’ayant pas été agréé en qualité d’enfant, il s’en va occuper comme il peut la place de serviteur, celle qu’à la fois on lui laisse et on lui assigne. Il s’imagine en tirer quelques bénéfices affectifs résiduels. Il pense qu’il pourra grappiller un reste ou un semblant d’amour s’il s’acquitte correctement de sa tâche. S’il a été ce méchant enfant qui ne donne que du souci, peut-être saura-t-il devenir un bon petit serviteur capable de donner satisfaction ? Il ne sait pas encore qu’on n’est jamais un assez bon serviteur, qu’on ne satisfait jamais les parents qu’on ne réjouit pas, qu’il est vain d’attendre les marques d’un amour refusé. Il ne sait pas que les pratiques familiales de chantage vont se poursuivre sous couvert de nouveaux reproches quant aux tâches à exécuter. Non seulement l’enfant qu’on n’aime pas est relégué dans une position de service, mais ce service sera encore le lieu de la permanence du malentendu. L’enfant serviteur croit que sa condition peut sauvegarder tant bien que mal un peu d’affection, il tarde à comprendre qu’au contraire elle donne lieu au déploiement d’un surcroît de cruauté : ce qu’il fait n’est jamais assez bien. Tout ce qu’on lui reprochait eu égard à son être, on le lui reproche maintenant pour ce qu’il exécute. Celui dont on a dit qu’il n’était pas bon, que pourrait-il faire de bien ? L’enfant déclaré « bon à rien » ne sera jamais qu’un serviteur décevant. Il a beau faire et se donner un mal de chien, le méconten­tement parental persiste et signe, en lui faisant croire que son incapacité est la seule cause de ce qui ne va pas. Les efforts qu’ils déploient ne parviennent toujours pas à résorber la dette initiale. Le déficit ne bouge pas. Parfois, on pourrait même croire qu’il se creuse, mais en fait ce n’est jamais que le même gouffre du commencement qui demeure.