les jambes à son cou

Publié le par lesdesnoueurs.over-blog.com

Il arrivait de loin, d'une guerre.

D'une bataille dont on ne sait si la mine a été posé par un frère, un ami, un autre.

Ils se ressemblent tous.

Il arrivait sans sourire, sans cette lueur qui étincelle la vie dans le regard.

Il arrivait sans croire. Et en qui ?

Il se rappelait qu'il courrait.

-Yul où cours-tu?

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Et elle, elle l'avait accueilli à la sortie de l'ambulance. Elle lui parlait mécaniquement en poussant le chariot, lui vantant le calme de sa chambre et s'excusant que la télévision ne fonctionne pas.

Comme moi, pensa-t-il.

Elle est aide soignante depuis quelques mois et s'efforce de se montrer emphatique, de ne pas voir l'infirme mais le patient et toutes sortes de choses psychotrucs qu'elle tente de passer en revue.

Elle l'installe dans son lit et ne se tait pas.

Car Zette est pipelette, c'est la reine du commentaire sur le temps qu'il fait. Partout, elle occupe l'espace et ne laisse aucunes chances au silence.

Elle le combat unilatéralement même à l'hôpital. (le comble)

 

Il lui en fait la remarque.

-Vous avez peur de moi n'est ce pas ?

-Euh, mais non, qu'est ce que.... , mais pas du tout... j'ai l'habitude vous savez..

-Non

 

Elle ne sait pas répondre, elle ne saisi pas comment il fait pour tout deviner comme ça, alors elle continue de meubler l'espace entre son patient et sa trouille.

Sa trouille, car c'est bien ça. Elle est pas à l'aise, pour le moins, ce type l'impressionne.

En quittant la chambre, elle s' assaille de questions .

Elle se remémore le dossier d'admission.

 

Mais comment peux t-on vivre sans jambes, avec ce visage abominable, comment s'est-il sorti de ce trou vaseux, de ces tortures infligées, de ces privations, pourquoi vivre encore?

 

Yul n'a plus de jambes. Il vient en France pendant quelques semaines pour se faire poser des prothèses.

 

C'était son seul projet, marcher, remarcher.

Tristement, mais remarcher.

 

Zette vient de perdre son père et sa mère dans un accident. Ses parents étaient des militants et dirigeants engagés dans l'aide sociale, dans tous les combats du malheur des quart-mondistes.

Voilà, ils ne verront pas sa détermination à leur ressembler, à être digne d'eux et pourquoi pas à être plus dévouée qu'eux.

 

Alors Zette va s'autoriser un défi.

 Rendre le sourire et l'envie de vivre à Yul.

Chaque jour, elle lui rendra visite, lui apportera sa logorrhée quotidienne, sa joie de vivre et lui insufflera de force le retour vers l'espoir.

Yul, d'abord surpris de l'intérêt qu'il suscite, va progressivement se laisser faire et doucement y prendre goût à ses visites. Il lui arrive même de lui répondre aimablement.

 

Quant à sourire.....

 

Les prothèses sont installées et Yul s'apprête à retourner dans son pays.

Zette n'est pas d'accord, elle n'a pas encore terminée, son soin à elle.

Il ne faut pas qu'il reparte avant. Elle ne lâchera pas en cours de route, là où ses parents auraient depuis longtemps triomphé.

 

Elle va alors plonger dans un défi tellement insondable que ses modèles parentaux n'auraient pu imaginer.

Elle va se donner. Comme une petite sœur moniale, elle va s'abîmer dans le don de soi, le dévouement fondu dans un projet que personne ne saisi, pas même Yul.

L'image de ses parents la hante, alors elle va jeter devant eux un voile multicolore de son dévouement total à un être au visage ravagé et indéfini, un demi corps humain et se con-fusionner dans son malheur.

 

A lui.

 

Yul, pauvre et démuni, loin de ses repères, s'entend avec stupeur être demandé en mariage.

 

Il lui faudra plusieurs heures pour accepter l'idée que les mots qu'il a entendu correspondaient bien à la définition de ceux que sa mémoire connaissait

.

Puis plusieurs heures pour saisir, que Zette l'emmenait chez elle, et lui imposait, en quelque sorte de vivre avec lui.

 

Il avait tenté à plusieurs reprises de lui rappeler son état et n'acceptait pas sa pitié. Il ne demandait pas l'aumône, ni la compassion.

Yul ne croyait pas aux miracles, mais il faut bien dire que cela y ressemblait un peu.

 

Zette ne l'installa pas dans une chambre.

Mais dans sa chambre et dans son lit.

 

Un enfant est né.

Et le sourire de Yul est reparu.

Pari gagné lance Zette. En adressant cette pensée à ses parents.

Mais Zette a découvert l'altérité, dans cette cohabitation qu'elle a formaté.

Que l'autre pouvait avoir aussi une personnalité, une histoire, une éducation, un autre mode relationnel aux femmes, notamment.

Elle a découvert les coups, les humiliations et la position de servante constante.

Se donner est respectable dans un discours, se soumettre à en perdre son identité est autre chose.

 

Zette est devenue esclave.

 

C'est Yul qui gère l'argent qu'elle part gagner, il en envoie une bonne partie dans sa famille d'origine.

 C'est lui qui impose la loi conjugale et familiale. Leur relation n'est que dictatoriale. Il a réussi à la faire taire, à la soumettre à ses fantaisies, il a fait entrer sa folie dans la sienne,

Il a accroché les membres qui lui manque, à son cou, comme on passe une corde!.

 

Ses jambes à son cou, qu'elle les porte, c'est elle qui a voulu.

 

Elle a souhaité faire entrer son désespoir dans le sien. Mais elle ne sait rien de ce que provoque la torture, la souffrance extrême, l'absence de jambes et la perte de son humanité.

Elle va le découvrir.

 

Trois années plus tard, Zette craque.

 Ses collègues après avoir tenté de la ramener à la raison, se sont lassées de cette fille dérangée, et elle s'est retrouvée isolée quand elle fut licenciée pour fautes à répétition.

 

Lorsqu'elle annonce la nouvelle à Yul, il ne dit rien et ne lui adressa plus la parole. Silence et mépris. Il s'adressera à elle par l'intermédiaire de consignes.

 

C'est elle qui ne respectait pas le deal, en ne ramenant plus d'argent, elle doit se débrouiller.

Un autre enfant est attendu.

Pas voulu. Attendu, voire imposé.

Il ne vivra que quelques jours. Mort subite a-t-on dit.

Puis encore un autre, qui aura la même destinée.

Suivi d'une enquête.

Infanticide.

Au procès, elle dira combien ses parents lui ont manqué, mais pas depuis leurs décès, toute sa vie!

 

Elle leur en voulait un peu de l'avoir prénommée Cosette.

 

 

Chervalin

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