Les fug'ailleurs

Publié le par chervalin

Ils se sont frugalement vêtus.

A la va vite!

Faut dire qu'il fait frisquet par ce dernier week-end de mars, mais ils s'en fichent pas mal, ils vont au soleil.

 

Ils sont sortis du centre par la fenêtre de leur chambre.

Trop facile, elle est au rez-de-chaussée.

 

Il fallait tout de même se gaffer du veilleur de nuit, et faire le tour par la ferme attenante. Ce qui était pénible car il restait un paquet de neige pas encore fondue, et le chien ne manquerait pas de les japper.

Barcelonnette dort encore à 2 heures du mat', et il faut être un brin courageux pour décider de fuguer à cette époque.

 

Ou inconscient!

 

Ils parlent à voix basse, mais ils parlent. Un peu pour se rassurer et beaucoup pour se rassurer de n'être pas trop rassurés.

 

Ils ont 15 ans, placés en institution, et se lassent tous les trois, d'être dirigés, commandés, enfermés. Ils veulent conquérir leur liberté et montrer qu'ils sont comme les adultes, des grands capables de partir à l'aventure.

 

Aventuriers qui ne pensent pas à saisir une gourde, une carte ou un bonnet. Ils avaient tous un couteau et cela leur paraissait suffisant.

 

Le plus frileux d'entre eux a passé sa salopette de ski élastiss et un pull sur son pyjama. Il a préparé un sac avec un futal, une veste et un change. L'autre a bien pris l'anorak, mais avait oublié que le survet qu'il a enfilé à la hâte, était déchiré aux genoux. Il carotte en passant le survet de son voisin de lit.

Le dernier, ne dormait pas dans la même chambre et afin de ne pas éveiller les soupçons de ses camarades de chambre, a raflé le paquet de vêtements posé au pied de son lit. Oubliant seulement qu'il s'agissait de sa tenue d'équitation.

Quelle élégance pour débarquer à Nice

En se penchant pour choper ses baskets, il a laissé glisser une chaussette.

Ils avaient repéré le trajet afin de ne pas être découverts et savaient les petites routes pour accéder aux pieds du col.

 

Après ils feraient du stop.

 

Ils avaient lu sur le le panneau indicateur la direction de NICE et avaient conclu que si NICE était indiquée là, c'est que ce ne devait pas être trop loin.

Enfin..... moins loin que PARIS.

 

Ils seraient bien allés à SISTERON, mais ils ne voyaient pas trop le panneau.

 

Les voilà, marchant et grelottant sur la petite route déserte.

La nuit est noire. Il fait quand même 4 ou 5 degrés. Ils ne faut pas qu'ils se plaignent.

Pour l'heure, ils marchent à vive allure, autant pour se réchauffer, que pour mettre de la distance avec le centre.

 

La chaussette est énervé. Il peste de n'avoir pu dormir tout habillé dans un prêt à fuguer classique. Mais son éduc, veillait au grain et il a du s'endormir comme les autres. La chaussette est déjà fatigué, car il marche bizarrement avec sa basket à cru.

Le pyjama fonce devant, il court presque. Il est en colère, il s'est aperçu, mais trop tard, qu'il a oublié son sac. Le voilà en tenue de skieur de compèt prêt à escalader les pentes de cette route en lacets, lui qui rève de l'inverse.

Lui a froid aux oreilles. Cela ne fait pas trois kils qu'ils ont arpenté, que ce damné panneau NICE se fait attendre.

  • Attends, mais c'est pas avant JAUZIERS, c'est dans 10 bornes.

  • Fais chier! On peux pas faire du stop avant ?

  • Et qui nous prendra patate ? Fait nuit! Y a personne!

Le survet est le petit du groupe. Il a froid mais se dit qu'ils vont vers le chaud. NICE c'est plus chaud. Peut être qu'ils se baigneront en arrivant.

Ainsi nos trois courageux, avancent petitement vers leur grall. Le panneau NICE situé au pied du col de Restefond. Plus haut col d'Europe, avait dit l'éduc cet été.

 

JAUZIERS s'éveille à peine lorsqu'ils l'atteignent à 5 heures du mat. Ils ont déjà vidé de leurs poches toutes leurs ressources alimentaires. Nombreux furent leurs arrêts et leurs discussions sur leurs envies réciproques de rentrer ou continuer.

 

C'est le pyjama qui renaude maintenant, il n'y croit plus, lui qui courrait, il est mort de fatigue.

Sa combinaison de ski le met en sueur et son pyjama  est à tordre.

Il prend brusquement conscience qu'il n'a pas fait le bon choix vestimentaire pour arriver sur Nice et s'en veux d'avoir oublié son sac de fringues. Son pyjama de velours rouge sera trop voyant et il est contraint de rester en tenue de skieur.

 

Le survet a sommeil. Il est le seul à n'avoir pas dormi et l'aube qui point lui fiche la trouille.

 

Enfin, le panneau.

Rassurés d'être arrivé là, cela les motive et ils guettent maintenant les voitures qui les porteront jusqu'à la mer.

La première heure, aucune voiture.

Quand au froid, il mord de plus en plus.

 

Ils marchent en file indienne et retournent la tête de temps à autre, pour le cas où une voiture arriverait à l'improviste. Seul le bruit de leurs pas dans les bas-cotés encore gelés rythment leur avancée.

La deuxième heure les a vu franchir le dernier village sur la montée du col. Deux voitures, dont une dedeutch les ont dépassé.

 

Il y en a même un qui rigolait.

C'est pas bien de se moquer.

 

8 heures du mat', cela fait 6 heures qu'ils trottent, maintenant en silence, le pouce négligemment tendu derrière eux, chaque fois qu'une voiture pointe son museau.

Le pyjama qui a compté les voitures en est à 16.

La chaussette s'inquiète car cela ne fait tout de même pas beaucoup. NICE est une grande ville pourtant, plus grande que SISTERON, la ville qui l'a vu naître et grandir, et dans ses autres fugues, il y avait quand même plus de bagnoles qui le doublaient.

 

Le survet ajoute qu'ils n'ont vu que des voitures de bouseux, pas l'ombre d'une belle. Il rêve encore de la mer et s'imagine une arrivée sur la corniche à bord d'une mercédes qu'il quittera négligemment en se précipitant dans la grande bleue.

 

C'est fini, le pyjama décide de s'arrêter là ! Marre.

Faut dire qu'il est 9heure.

Le survet le suit. Il n'y croit plus. Ils ne comprennent pas. La chaussette décide que d'accord, ils ne bougeront plus mais qu'ils continueront de faire du stop.

Cochon qui s'en dédit.

 

Mais le froid est toujours là. Ils se rapprochent et le pyjama s'endort lentement sur la chaussette, en maugréant toutefois que son pantalon sente si fort le cheval. La chaussette l'imite quelques minutes plus tard. Chacun , la tête posée sur le genoux de l'autre

Ils n'ont même plus le courage de se lever pour tendre le pouce quand des voitures passent.

Ce sont les mêmes qui descendent d'ailleurs.

Et les mêmes qui ricanent sur leur passage.

 

10 heures et demi. Ils tremblent maintenant tous les trois. Ils fait meilleur, 6 ou 7 degrés.

Le pyjama a de la fièvre.

Il est trempé de sueur et celle-ci lui glace le dos.

A son tour, le survet dort à poings fermé. Il parle tout haut.

La chaussette essaye de comprendre ce qu'il baragouine. Cela les fait rire un moment car ce qu'il raconte est incompréhensible. Puis Ils s'inquiètent s'il n'est pas en train de délirer.

 

11H 15. Bientôt midi et la faim se manifeste.

En même temps qu'une averse de pluie froide.

Ils courent jusqu'à la petite remise qu'ils ont doublé plus bas avec l'espoir qu'elle sera ouverte.

Le bas coté devient glissant et la chaussette dérape s'accrochant comme il peut au survet et tous les deux se retrouvent par terre plaqués par la boue.

Là, ils commencent sérieusement à déprimer sur le fait que personne ne pourra les prendre dégoulinant de boue et de fatigue.

Le survet se déshabille pour tenter de nettoyer son pantalon dans l'herbe mouillée. Il n'immagine pas le temps de sèchage à cette époque. 

Hélas, le coton s'imbibe de flotte et le voilà en caleçon.

Les autres le regardent et ne comprennent pas pourquoi il ne prend pas l'autre bas de survètement qu'il a enroulé autour de son cou.

Nouvelle marade qui vient un peu les réconforter.

 

13 heures.

Les autres ont déjà bouffé c'est sûr, pense la chaussette.

 

 

15 heures

Le survet est parti tenter sa chance seul.

 

16 heures.

Les autres ont tué le temps dans cette cabane à jouer au chifoumi, caillou, ciseau, puid, feuille. Ils ne savent plus ce qu'ils attendent. Peut être un nouvel incident les contraignant à retourner. Mais l'espoir est tenace, même quand la chaussette revient d'un impératif besoin naturel en ayant cassé sa fermeture éclair, provoquant l'hilarité de son compagnon. 

 

17 heures 

Le pyjama pleure.

De grosses larmes, presque comme un gros chagrin d'enfant.

Il n'arrête plus de trembler et voudrait qu'un adulte arrive n'importe lequel.

Un qui le prenne dans ses bras et le porte. Un qui le protègerait, comme un papa en quelques sorte.

Cela doit être comme ça , un papa!

Qu'il l'engueule, il veut bien, mais aussi qu'il lui dise son inquiétude, qu'il lui parle et le réchauffe, et lui caresse la joue, quand même.

Il dit tout ça doucement en pleurant, le pyjama.

 

18 heures

Retour piteux du survet qui tombe à genoux de fatigue. Il raconte qu'il est entré dans une ferme pour piquer quelque chose à manger, qu'il a réussi à entrer dans la cuisine mais qu'il n'a pas pu ressortir car un énorme clebs le coinçait. Il est resté comme cela pendant une bonne heure quand la fermière est arrivée et l'a traîné par le col jusqu'à son mari. C'était une montagne. Il fut soulevé comme un fagot léger qu'il était, a senti son pantalon couler sur ses chevilles mais il a évité l'avoinée de coups de ceinture grace au chien qui a pris sa défense.

 

Alors le survet se met à pleurer aussi. Mais lui c'est de ne pas voir la mer. Il vient de comprendre que c'était rappé. Il se rappelle que la mercedes était celle de son père, parti 10 ans plus tôt, les laissant lui et sa mère atterrés devant l'incendie de la bicoque.

La chaussette ne sait pas comment faire avec le chagrin des deux autres. Il hésite à les rejoindre dans la tristesse, mais il est un mec.

 

Une nouvelle voiture s'annonce.

C'est peut être la bonne.

Il distingue qu'elle est bleue, comme la GSA du centre.

La voiture les rejoint et s'arrête à leur hauteur.

-Montez!

-m'rci m'sieu

-Et vous comptiez allez où comme ça ? Il est presque 19h et ça va faire nuit !

 

-NICE

 

Gros éclat de rire du conducteur qui n'est autre que l'homme d'entretien du centre.

 

Retour piteux et contrit pour le moins des échappés.

Les pauvres n'avaient encore pas atteints le petit hameau suivant, qui à sa sortie indiquait que le col était fermé. Les rires et leur piteuse expédition ont vite fait le tour du centre. Ce sont les paysans qui ont défilés devant eux qi ont appelé le centre en se marrant grassement.

 

Ils baissaient la tête et cachaient encore leurs yeux rougis de désespoirs, de honte, de colère, de fatigue et de fièvre quand l'éduc les accueilla.

 

Et là doucement, il récupéra ces grands petits garçons, ces aventuriers du col perdu,  écouta leur récit, leur donna un bout à manger, les aida à se déshabiller, à tenir sous la douche et les pris chacun dans ses bras, avant de les mettre au lit un par un.

Il comprenait leur tristesse, leur espoir déçu, leur rêve éteint, leur père manquant. Il passa la main dans chacune de leur chevelure.

 

Il fit cela sans rire d'eux.

 

Peut être se rappelait-il, de son adolescence à lui, de ses mésaventures et de la difficile douleur à calmer.

 

Et  rien que pour ça, ce moment de tendresse, les fugueurs n'ont pas regretté leur aventure.

 

C'est ce qu'ils m'ont confiés.

 

chervalin

 

Publié dans adolescences

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