Les caboches

Publié le par chervalin

-Mon neveu, il me demande souvent si je peux lui prêter ma voiture, nous interpellait Marcel par la fenêtre entrouverte. 

Marcel passait souvent  devant chez nous en rigolant d'avance de la bonne blague qu'il allait raconter.

 

-Mon neveu, il me demande souvent si je peux lui prêter ma voiture mais c'est bizarre, il ne me demande jamais de lui prêter ma tondeuse, vous croyez qu'il ne sait pas la conduire? Je lui apprendrais bien.

 

Il y a des gens comme ça, ils restent dans vos souvenirs.

On se rappelle avec précision leur visage, leur accent, leur posture, leur tic et leur humour.

La joie de vivre de Marcel était emplie de tout cela. Un mélange de bonhomie montagnarde, de grace rustique et de bonté caustique.

 

Il trichait avec la vie et trichait donc aussi avec son image multiforme.

C'était un ancien instituteur qui savait que le chemin allait rapidement s'arrêter.

Marcel écrivait en écriture ronde, des lettres d'une réelle beauté artistique.

Son combat était difficile, il avait tenté d'éduquer les enfants à l'écologie, la nature, les nuisances et tout ce qui altère l'équilibre du vivant..

Son cheval de bataille incessant.

René DUMOND était son modèle.Comme certains instituteurs font la morale en début de journée, Marcel parlait d'écologie à ses caboches.

 

Parfois, il emmenait ses CM2 au bord d'une rivière et ensemble, ils nettoyaient. Papiers, plastiques, détritus. Ses caboches jouaient à respecter la nature.

Rien d'extraordinaire, mais je pense que pour eux, c'était un bon moment.

 

Mais Marcel n'était pas dupe.

Il savait ce combat, cet enseignement perdu d'avance.

Il répétait avec un peu d'amertume que les marchands et les publicistes touchent mieux l'esprit des jeunes que ses tentatives de sensibilisation.

Il était du coup très triste.

 

-J'ai revu des gamins de ma petite classe, en passant près d'un collège.

Ils n'avaient pas trop changé depuis leurs 10ans. L'un d'eux distribuait gentiment des friandises à ses trois potes en  sortant sans hâte des cours, leur main déjà pleine de portable. Tous les quatre, t'entends, tous les quatre, ont jeté  leur papier d'enrobage par terre. Les papiers voletaient. L'un d'eux s'est même amusé à le bloquer sous sa chaussure.

 

Il était déçu Marcel, triste de tant d'effort pour essaimer des bribes de verdure et de nature dans ces caboches. 

 

Et puis il est parti Marcel. Un après midi de canicule. Il avait laissé une lettre en écriture ronde. Une oeuvre d'art.

Ces derniers mots étaient:

"les gens doucement vont comprendre, je pars au dessus des nuages"

 

En passant sur le pont des Manants, où il emmenait ses caboches épurer la rivières des scories humaines, j'ai rammassé pour lui, quelques papiers qui traînaient.

Publié dans adolescences

Commenter cet article

les cafards 07/12/2012 13:51

de la grande et belle écriture que l'on va relayer chez nous ce week end

chervalin 07/12/2012 21:54



trop sympa.


je ne savais pas quoi offrir comme cadeau pour mes neveux à noel.


C'est décidé je vais imprimer ce texte et leur offrir. des fois qu'il leur prendrait l'envie de me demander ma bagnole. Je leur filerais les clefs de la tondeuse.


non mais.


 a tout de suite les cafards



Corinne 07/12/2012 00:41

Tricher pour continuer à croire à ses rêves, il aimait la vie et les gens cet homme ! Ces ados en grandissant se souviendront un jour de son enseignement je l'espère en tout cas... On est con
lorsque l'on est ado, c'est après que l'on comprend...

chervalin 07/12/2012 21:01



Je crois que tu as raison.


Plus tard peut être, ils prendront une voie qui ne sera pas forcément éloigné de la nature.


C'est vrai qu'il faut être patient


Amitiés et pensées joyeuses pour tes proches



Labaronne 06/12/2012 22:23

il y a comme ça des moments où on triche avec la vie, et parfois tricher est le seul moyen de continuer à vivre - en fait on a le choix

chervalin 07/12/2012 21:12



Bien sûr que tu as raison.


Tricher pour des futilités avec son image, c'est pour certains vieux grincheux, dont je crois faire parti, c'est s'amuser avec la vie, avec les autres, donc repousser les limites de la
mort. 


Je me rappelle ce jour où j'avais fait croire à un jeune godelureau prétencieux et footballeur d'élite, (c'est ainsi qu'il se présentait) avec une sincérité absolu que la France venait d'acheter
l' URSS mais que l'on devrait maintenant apprendre le russe.


-Alors qu'est ce que cela te fais d'être le plus grand pays du monde ?


- C'est super, mais il va falloir retourner à l'école ?


Je l'ai laissé avec cela. J'ai tout de suite imaginé ce gars au troquet en train de parler de cette info à ses potes footballeux.


Bons achats de noel Madame Labaronne.