Le landau

Publié le par chervalin

Un soir, il est parti Lucien.
Plus revu.
On commençait à s'habituer à lui.
Lucien, c'était un clodo, celui du quartier, le notre quoi.
Il promenait un landau. Un chouette landau, presque en bon état et ma foi, gardé propre.
Il était vaguement anar, vaguement j'menfoutiste, vaguement drôle.
Il flottait. Il est apparu brusquement au détour d'une rue, comme s'il avait été parachuté là par je ne sais qu'elle administration clochardiesque.
- Bon alors Lucien, toi,  on te colle là, essaye de faire ton trou et de récolter un max, c'est important pour notre confrérie. Tu verras le quartier est semi populo et tu pourras y vivre  100 ans. Allez à la r'voyure et au prochain congrès.
 
Lucien, il faisait rigoler les marmots car il parlait tout seul.
Les gens se retournaient sur lui et haussaient les épaules avec dédain ou mépris. Non pas parce qu'il était clodo mais parce qu'il parlait à un autre invisible.
Cela les dérangeait ce gars qui cause et se donnait en spectacle.
Ils acceptaient volontiers sa présence mais il fallait qu'il soit invisible et silencieux. Déjà qu'il leur pose un problème de conscience, si en plus le clodo gesticule et parle, c'est perturbant.
Car en parlant il devient notre égal, il est dans le même registre humain que nous.
La tolérance du passant à ses limites.
Vas-y passe, passant.
 
Lucien s'en fiche. Il promenait son vieux landau des années cinquante.
Ce qui était bizare c'est qu'il le tirait. Il ne le poussait pas.
Lucien ne leur parle pas. Il parle à son copain, son ami, .... en fait , son camarade mort depuis plus d'un an.
Il ne vit pas tout seul. Lucien vit à deux.
Il s'est recréé son pote, celui , sur qui il pouvait s'appuyer les soirs de grand froid, de trop de pinard, ou de tristesse. 
 
Ce qui attirait le regard du passant, c'est qu'il ne se parlait pas tout seul.
Il lui parlait.
Il fixait cet être invisible que l'on imaginait assis à coté de lui ou courbé et triste sur son épaule.
Parfois, il lui tenait la main, le secouait gentiment, lui donnait une bourrade, le réchauffait d'une couverture.
Soucieux de le convaincre il développait ses arguments avec force gestes et détermination à son alter égo invisible.
.
Il sortait des trucs du landau pour le réconforter. L'autre n'en voulait pas.
Il l'engueulait parfois, cela n'allait pas tout seul
Il y avait souvent une histoire de nom de gare. Il se trompait l'autre ou ne voulait rien retenir.
Je crois qu'il n'aurait pas supporté qu'il s'en aille tellement il l'aimait.
Je crois qu'il en aurait chialé.
 
Comme un acteur de théâtre, Lucien s'exposait sans les voir, aux regards des habitants du quartier dans notre rue.
Il maintenait son copain en vie. Lui redonnait une existence, sans doute pour maintenir la sienne en ce bas-monde.
Le bas-monde.
Sa rue.
 
Ce qui était drôle avec Lucien, c'est qu'il chochotait.
Quand on le croisait, on lui disait:
- "Chalut Cha va
-  P'tits cons"
Je n'osais pas trop m'arrêter de crainte qu'il me repère et m'intègre dans son monde.
J'étais gamin et il me foutait un peu la trouille.
Et puis Lucien a disparu.
En ce temps là, les clodos étaient ramassés par les bleus.
Ils partaient à la maison départementale de Nanterre pour un décrassage en règle, une visite médicale, quelques repas, des vêtements propres et ils repartaient sur le trottoir.
 
Pourtant, il n'est pas revenu Lucien.
Du coup tout le monde le cherchait.
On ne savait pas quoi faire du landau qui traînait dans le garage aux vélos de l'immeuble.
Moi j'étais certain qu'on ne le reverrait plus.
Qu'il avait de nouveau  perdu son camarade et qu'il ne l'avait pas supporté.

Publié dans traversées

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Coline Dé 15/03/2013 18:05

T'es vraiment salaud de nous tirer des larmes comme ça ! ... le pire, c'est que j'en redemande !

cat 29/11/2012 15:40

j'ai beaucoup de tendresse, mêlée de tristesse, pour tous les Lucien du monde...

Labaronne 26/11/2012 22:19

je viens de lire ta réponse à Corinne, et bien j'espère pour lui qu'il a rejoint son copain, il se sentira bien près de lui ils seront seuls à deux

chervalin 27/11/2012 10:21



c'est juste Baronne, ils seront seuls à deux.



Corinne 26/11/2012 19:15

On dit que les petits enfants peuvent voir les anges et les personnes disparues... Peut-être que Lucien avait cette faculté et que son ami était bien là... Il l'attendait, lui préparait une place
là-bas, puis quand tout fut prêt enfin Lucien a pu rejoindre un monde meilleur...
Amitiés

chervalin 26/11/2012 19:39



bisou corinne


bien sûr, il était là. Avec une force que l'on ne peut saisir.


Il était surement devenu schizo et j'espère qu'il a bien été pris en charge ou comme tu le dis, a rejoint un monde meilleur.


C'était un clin d'oeil aux restos qui entament aujourd'hui leur nouvelle saison.



vio 26/11/2012 16:01

ben voilà j'ai chialé! c'est artrivé comme ça sans prévenir! c'est un peu ça quand on te ( je me permets de te tutoyer ne m'en veut pas, je ne me souviens pas sur mes autres commentaires si je
faisais usage de plus de politesse) lit on sait pas ce qui va se passer! parfois c'est un sourire un éclat de rire, une envie de vomir! là c'est les larmes!
les émotions...on ne sait jamais par ou elle vous nous attrapper :)

chervalin 26/11/2012 18:11



merci, Vio c'est très gentil.