La teigne

Publié le par chervalin

Alors ça y est , ils se séparent.

 

Enfin pense t-elle, pas trop tôt, lui et son fric, sa bagnole, ses costumes.

 

Elle a 14 ans, des copines plein le portable et elle passe en 3ème.

 

Son petit favori, lui passe en seconde et ils ne se verront plus aussi souvent. Déjà qu'il ne la regardait pas assez, malgré tout l'attirail séducteur qu'elle avait mobilisé.

Mais elle sait qu'il va en vacances à CARNON, comme elle, et là bas, au soleil du mois d'août, elle est est sûre, elle se l'alpaguera.

Elle chauffe déjà son portable pour qu'il garde en témoignage leurs appels et empile toutes les photos de souvenirs radieux.

 

La vie est belle.

 

Selon la teigne, son gros naze de beau-père va se tirer et elle va enfin être plus libre.

Il ne lui adresse plus la parole depuis qu'elle lui a fait un doigt d'honneur en le traitant de c.....ard.

La teigne s'en fiche.

D'ailleurs, la bague qu'elle a reçu pour son anni, elle va la balancer.

-Qu'est ce qui se croit ? C'est pas mon père, j'fais encore comme je veux, il m'aura pas avec son blé !!!

 

Elle en est là de son discours et sa mère qui me la présente pour un entretien semble épuisée par tant de colère en elle contre sa fille qui est entièrement responsable du départ de Louis Marie.

 

Car Louis Marie est déjà loin.

 

Parti avec sa bagnole, son fric et ses costumes.

 

Et elle se retrouve sans avoir vraiment un travail, ni pas trop de revenus, ni non plus la possibilité de régler le montant de ce loyer.

Trois ans de vie commune, trois ans de tensions et trois ans de patience infini pour adoucir les relations entre cette ado surpuissante et Louis Marie. Il avait prévenu qu'il ne tiendrait pas bien longtemps. Pour la teigne ils avaient envisagé l'internat.

Elle avait menacé de fuguer et elle avait résisté.

 Pas question qu'elle laisse à une autre, son petit favori, elle était certaine de l'avoir accroché et depuis ils se cherchaient un peu à chaque récré. Il est à lui.

 

Seulement voilà, Louis Marie est parti et sa mère vient de lui apprendre que les finances sont au plus bas, et qu'il n'est plus question d'aller en vacances, comme il n'est plus question de scooter, comme il n'est plus sujet de rester dans ce bel appartement.

Qu'il va falloir dire adieu au portable, au cours d'équitation et vendre un paquet de choses. Qu'elle sera souvent absente aussi car l'emploi se trouve assez loin, qu'elle devra se débrouiller avec le bus.

En gros qu'ils vont basculer dans la case inférieure de l'échelle sociale.

Ah oui, au fait, Ils vont retourner vivre chez tatie Marthe.

 

Sa mère lui annonce cela sans un reproche.

La voix neutre, le regard triste et résigné.

Sans crier, sans colère, sans mépris.

Une fatalité.

Elle s'en veut simplement de n'avoir pas su créer de lien entre sa fille et son ex futur.

 

Alors la teigne comprend.

Elle savait pas tout ça, les sentiments, le cadre de vie, les histoires d'adultes et les aléas du monde socioéconomique.

 

La teigne pleure.

 

Cela fait trois jours qu'elle pleure.

 

Elle ignorait que les attaques d'une petite fille pouvait faire mal aux adultes.

Elle jouait sans plus.

Elle voulait simplement qu'il résiste un peu le Louis.

 

Elle savait pas que les hommes peuvent être fragiles, qu'ils pouvaient baisser les bras sur les espiègleries d'une gamine.

 

D'ailleurs c'est lui qui l'avait appelé La teigne. Du coup elle lui avait bien montré qu'elle s'en moquait un peu et que cela lui plaisait d'être une teigne, que c'était important pour elle d'être dans son regard.

 

C'est en hocquetant qu'elle dit tout cela. Des sanglots continus, désespérés.

Elle est comme déchirée, la teigne.

 

Comme un tissu arraché, avec les bords incertains et dentelés de douleur.

 

des bords incertains

 

Un chagrin comme ça c'est épouvantable. Ses yeux rougis, elle ne mange plus, titube, ne sait plus former une phrase, le médecin n'a pas réussi à la convaincre, ni à l'apaiser.

 

Elle a coupé les liens pour laisser aller l'amertume des larmes.

La teigne pleure, comme a pleuré sa mère pendant trois ans d'impuissance à tisser des liens entre Louis Marie et son ado.

 

Son ado!!

Pourtant elle en avait lu des revues et chaque semaine elle se précipitait sur les articles, posés là entre deux publicités de cosmétique, pour aller chercher des conseils et pouvoir cohabiter en intelligence, articuler fermeté et souplesse, tolérance et cadrage bienveillant et autres recettes psychologisantes et rassurantes.

 

La teigne a tellement versé son chagrin qu'elle va chercher de la douleur au plus profond de son corps.

La teigne souffre d'être ado.

Elle voudrait rejoindre un autre univers.

 

Pas celui des adultes mais celui des enfants.

 

Repartir du temps d'avant où Louis Marie était là, lui souriait, riait avec sa mère et en fait, la sécurisait. Il avait pris la place de son père éternel absent.

 

La teigne n'arrive pas à accepter l'idée qu'elle a éteint sa mère.

Comme on appui sur le bouton de la lampe de chevet.

 

Pour faire la nuit.

Sa mère est dans le sombre de la vie. N'exprime plus de sentiments. Elle est devenue lisse.

 

La teigne s'interroge et s'aperçoit que tuer une relation c'est tuer deux personnes en même temps.

 

Chervalin

Publié dans adolescences

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Océane 28/08/2012 11:58

Une belle histoire…j’aime beaucoup la fin – ‘’Tuer une relation c'est tuer deux personnes en même temps’’

chervalin 02/09/2012 14:37



J'aime bien que l'on ressorte comme cela un texte.


je l'ai relu avant de répondre.


Les ados sont joyeux et vivants, ils ne distinguent pas les conséquences.


C'est pour cela qu'ils sont beaux.


Nous , adultes, on échafaude, on pense l'avenir alors qu'eux le vivent intensément.


Tiens par exemple, cette petite teigne, et bien elle va s'en remettre sans problèmes, une fois ses larmes séchées. Le beau blond qui prendra le car avec elle pour le collège public du quartier,
elle va rapidement se l'annexer et rapidement, ils partageront leur antipathie pour la prof de maths bancale qui a une tête de fouine.


Ainsi cette petite teigne, ne verra pas sa mère entrer dans une dépression et ne s'étonnera même pas du paquet de cachetons que celle-ci s'envoie à chaque repas.