La mécanique de la marque

Publié le par chervalin

-C'est à chaque fois que je sors, m'sieux, on ne m'aide pas, je ne sais pas comment faire, mais je me retrouve seul et je replonge.
 
Jonas parle de ses incarcérations succèssives.
Jonas a 35 ans et depuis ses 17 printemps, il a passé 48 saisons dans diverses prisons de France .
Jonas compte les saisons pas les années.
Cela lui permet de supporter les mois qui se succèdent.
C'est sans doute,  un reste de son apprentissage de jardinier. 
 
Il n'a tué personne. C'est un voleur.
Mais il agace les juges et les assistants sociaux qui tentent de le comprendre et de l'aider.
Il est pénible Jonas car il dit oui à tout.
Il ne promet pas, il est d'accord avec les propositions.
Celles qui émanent des professionnels qui souhaitent le sortir de son système mais celles aussi, des rencontres de hasard.
 
De fortuites et improbables traversées avec des compagnons d'infortunes, pas mieux lotis que lui.
Des chevaux de retours comme dit Brassens, des mendiants vivotants, traînant leurs coeurs généreux et leurs carcasses lourdes.
Il est usant Jonas car il a tant passé d'années en prison qu'il en connait du monde.
 
Alors il y a toujours un plan , un coup, un truc à faire, pour se "refaire" qui passe dans la tête de l'un ou de l'autre de ces libérés qui déambulent ou stagnent dans les ruelles du désespoir avec la certitude que le mot prison reste à jamais gravé sur leur front.
Cette marque invisible les obsède.
Jonas n'y échappe pas.
Dès qu'il trouve un emploi, un bout de logement ou un brun de fille, il sait qu'elle est là, et que le monde entier ne voit que cela.
C'est à chaque fois la même chose, la même mécanique qui lentement se met en marche.
Il ne peut s'habituer à l'idée que les autres ne voient rien car aucune marque n'apparaît sur son front.
Mais non.
Il leur en veut d'être différent. De ne pas être dans ce moule du conformisme et de la communauté des hommes.
Il en veut à cette marque invisible et rend responsable cette communauté qui lui a ainsi infligé, cette torture morale.
 
Jonas, s'éloigne, s'isole, et s'installe dans la survie face à un monde hostile contre qui il faut ruser, et tenter d'extirper des bouts de richesses.
Alors il vole. C'est mécanique.
Parfois avec complicité, effraction de nuit et avec violence.
Tout ça ce sont des faits aggravants qui pèsent lourd dans l'escarcelle des saisons.
 
Il en profite un peu des saisons, car c'est lui qui est chargé de l'entretien des plates bandes dans la cour d'entrée du secrétariat et du greffe..
 
 

Publié dans traversées

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Labaronne 20/10/2012 15:32

finalement la prison est son seul repère, et il s'y sent à l'abri, inconsciemment ou pas

chervalin 22/10/2012 17:12



Quand la justice et le législateur auront saisi que la réussite de la prison c'est de préparer la sortie, le monde social ira bien mieux. Si elle  ne demeure qu'un ersatz de bagne, tout
continuera comme avant et les braves gens se lamenter du taux de récidive.