La bataille

Publié le par chervalin

 

La bataille

Elle est la troisième d’une fratrie de 11 enfants.

C’est pas rien 11 enfants, quel travail aussi.

De ce fait les grandes doivent aider pour les plus petits.

C’est normal.

Bien sur , en grandissant les grandes souhaitent aussi avoir leur part de liberté et de jeux. Après tout, ce n’est pas de leur responsabilités si tous leurs frères et sœurs sont nés.

Et voilà que l’aînée, la deuxième maman, décède. La fatigue et l’épuisement murmurera incrédule le médecin aux deux suivantes.

Elles entendront le message et tenteront individuellement de déposer les tâches matérielles et de prise en charge des puînés à l’autre. Car des tâches, elles en ont, leur mère se vautre dans le canapé, soulevant avec peine la masse informe de son corps, qui n’a plus franchi la porte d’entrée depuis son dernier retour de la maternité.

L’univers de Monique se limitera à celui du foyer parental. Le collège, elle sait qu’elle y est inscrite, elle a même rencontré le principal et connaît quelques élèves.

Mais son père estime qu’elle en sait assez, et qu’il faut donner la main à la maison!

Et c’est pareil pour sa sœur! Une taloche étant vite arrivée, il n’est pas utile de contrarier.

Pourtant, il reste des petits plaisirs, comme celui de s’organiser pour échapper aux corvées et de les laisser à la sœur. Celle-ci a le même dessein, ce qui rend la compétition intéressante. La bataille commence.

La bataille, ce jeu de cartes qu’elles aiment tant jouer, mais dont l’issue est forcément tragique.

Ainsi passe l’adolescence de deux jeunes filles, scotchées devant le linge sale, les lits à faire et la vaisselle.

De ce combat soeuricide, restera une animosité et une lutte constante.

Celle de démontrer à l’autre que l’on va mieux s’en sortir et dans cette joute, l‘emporter.

La bataille

Voyez, nous sommes éloignés, de l’image de sœurs unies dans la même galère.

La lutte est inscrite dans leur relation et leur a permis de survivre. C’est cette opposition qui les a tiré d’un système d’inhibition et d’écrasement.

L’inscription est si forte qu’elle mobilisera également l’image de la réussite conjugale.

-Juré craché, je m’en sortirais mieux qu’elle, vite, un mari, un travail, des enfants, une belle maison et elle verra bien qui est la meilleure.

Et voilà, Monique partie pour sa grande et belle mission. Sa sœur, itou !

La bataille.

Une quinzaine d’années plus tard, Monique est mère de quatre enfants. Son mari n’est pas commode mais, bon, il est bosseur. D’ailleurs, elle ne le voit que rarement, car ils construisent une maison.

Pour Monique c’est l’apothéose. Sa sœur, réside encore en HLM.

Elle tait ses souffrances notamment la violence et la terreur que fait régner son époux dans leur foyer , mais elle arrive à maintenir le cap et à se montrer joyeuse et pimpante lors des réunions familiales.

Certes, il faut masquer les bleus, mais l’an prochain, quand ils emménageront, elle sortira en tête de la grande courbe qu’a été sa vie.

Son mariage d’abord. Il est venu vers elle, un soir de bal, parfaitement éméché. Il l’avait un peu, beaucoup forcé à avoir un rapport sexuel. Mais bon, il est venu la chercher le lendemain après midi et lui a dit gracieusement:

-T’es ma femme, maintenant, on sort ensemble, ne t’avise pas de regarder quelqu’un d’autre ou je t’en colle une!

Voilà, ça, c’est fait.

Le mariage est arrivé rapidement car elle attendait un enfant. Beau mariage qui s’est terminé par une bagarre générale dans le petit café où le repas eut lieu.

Ce fut une fille.

Ah!

Déception du mari.

Quelques gifles plus tard, elle est de nouveau enceinte.

Une autre fille.

Bon!

Re…….

Entre deux coups de pied, elle attend enfin un garçon.

Alors là, bien.

Mais les coups dans le ventre n’aident pas à l’épanouissement du fœtus et Monique perd son bébé.

-T’es vraiment une incapable, ma pauvre femme, attend un peu ce que tu vas recevoir en rentrant.

Ainsi fut fait.

Suivi d’un aller-retour aux urgences.

Une autre fille et enfin un garçon virent le jour en même temps que la haine d’un homme et le désespoir d’une femme.

Elle apprend que sa sœur a des enfants qui travaillent bien à l’école.

La bataille.

-Attend

Monique achète dès lors, tout ce qui peut être en lien avec la réussite scolaire de ses enfants: Un beau cartable de marque, un jean de marque, un blouson de marque, des baskets de marque.

-Avec ça, si elles n’y arrivent pas!

Et cela marche, car ses enfants franchissent les classes sans trop de difficultés.

Depuis qu’il a son garçon, le mari s’est apaisé et se dessine le projet d’une construction, mais il faudra qu‘elle travaille c‘te fainéante.

S‘il n‘y a que ça, Monique s‘y colle.

L’achat est conclu, les travaux commencent.

Mais son mari perd son travail. Suite à un accident, il ne peux retrouver le même poste. La conjoncture est difficile, il reste à la maison, et avancera la construction quand le terrassement sera terminé.

La dernière tuile vient d’être posée lorsque ses frères viennent le trouver au pied de son échelle.

Sa fille aînée, Josiane, vient de faire une tentative de suicide, il faut qu’il y aille.

Il y va!

Mais Josiane a parlé et révèle aux cousines accourues en hâte, que quelqu’un la viole depuis plusieurs années. Après quelques heures de questions, elle désigne son père.

Rapidement un conseil de famille s’improvise et il est décidé que le père s’écartera de la famille mais continuera les travaux de construction et d’aménagements de la maison.

Mais Josiane ne va pas mieux, Elle désinvestie le collège, sort le soir, vole de l’argent, fume et boit de l’alcool . Elle répond à sa mère.

Elle a pris le pouvoir et souhaite faire payer à son père, via sa mère le prix fort de son silence.

Rien ne va plus. Son père est de retour, il déjoue l’interdiction de se rendre chez lui, et vient lui rappeler, a fortes gifles et même plus, qu’on lui doit le respect.

Josiane n’apprécie pas et va porter la parole devant les services sociaux, puis ceux de la justice. Le père est mis en examen, le couple fait bloc contre l’enfant qui fait son intéressante:

-Car, vous comprenez monsieur le Juge, c’est une petite débauchée, une salope qui ne fiche plus rien à l’école et qui ne pense qu’à s’amuser, moi à son âge….

Se lamente sa mère……à son âge……Je jouais aux cartes avec ma sœur………

Le père est laissé dehors, avec interdiction de se rendre au domicile. Le deal du conseil de famille est validé.

Mais pas tenu!

Car le père revient régulièrement imposer sa loi chez les siens.

Un premier drame arrive.

La seconde fille de la famille, âgée de 14 ans, dérobe les clefs du scooter de sa mère, part rouler sur la corniche et se jette avec le scooter dans le vide.

Affliction!

Un second drame arrive.

Le père est assassiné par Monique.

Incarcération, mise en examen, instruction, circonstances atténuantes ou aggravantes…

Un troisième drame survient.

Josiane assassine son enfant. Celui qu’elle a mis au monde pendant l’incarcération de sa mère et qu’elle a mise au monde suite à l’inceste.

 

Epilogue

Un deal.

Toujours le même, tenace et envahissant, comme une évidence, un chemin unique, parti d’une histoire de vaisselle à faire, de petit frère à langer.

Le jeu de la bataille est resté en l’état, las cartes sont cornées, mais les tas sont restés à leur même place, séparés par la montagne de corvées en attente.

Un pari avec sa sœur aînée qui s’est imposé à Monique et qui s‘est figé dans le temps.

Car outre la violence de son mari à son encontre, elle savait l’inceste, l’avait deviné depuis longtemps. Sa fille en larmes quand elle rentrait du travail, et qui demeurait silencieuse et énigmatique sous ses questions. Son mari dont la main s’attardait plus que trop, sur la poitrine naissante de l’adolescente.

C’est Monique qui a proposé la décision du conseil de famille officieux, afin que quand même, malgré tout, la maison puisse se terminer.

Lorsqu’elle a compris que le suicide de sa fille cadette était marqué par le même inceste , (le père n’avait, plus accès à Josiane) Monique a décidé de le supprimer.

Dans le même élan, Josiane supprimera le fruit de l’inceste.

Un combat enraciné dans l’histoire, un combat de cour de récréation, qui a laissé quelques cicatrices et s’installer la folie du paraître où enfants et même époux ont été instrumentalisés au nom du triomphe sur l’autre.

L’autre qui a disparu derrière l’ordre imposé de se conformer à la tâche et aux idéaux qu’elle a déterminé. Monique est devenu parfaitement égocentrée, se laissant guider par son obsession, ne pouvant dévier de sa loi, son fonctionnement l’attache aux détails de sa présentation et non à une vue d’ensemble. Ainsi ses enfants ne seront pas valorisés pour ce qu‘ils sont, ils seront utilisés pour ce qu’ils font, (comme un valet de trèfle bat un 10 de pique).

Elle n’est pas à l’écoute de ses enfants, elle est aux ordres de son mari, l‘ensemble de la maisonnée est compartimenté, les affects sont gelés. Monique s’inscrit comme aveugle volontaire, elle veut ignorer jusqu’à s’en insensibiliser les agressions physiques ou verbales, les mouvements suspects , les pleurs et les souffrances, elle couvre et annule toutes ses émotions.

C’est cela que le jeu de la bataille a créé, une froideur obsessionnelle qu’elle a poussé jusqu’à l’absurde.

Chervalin

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Bé@ 09/06/2011 14:40


Merci pour les informations. J'ai entendu parler mais cela vaut sans doute la peine de les lire.
Bonne journée.


Bé@ 07/06/2011 11:33


A propos de générationnel, j'ai lu un livre intéressant sur la psychogénéalogie : "Comment paye-t-on les fautes de ses ancêtres" de Nina Canault. Je ne sais pas si ça vous dit quelque chose.
j'avais également suivi une conférence d'un certains Jodorowsky à Jussieu sur le même thème; il avait fait une thérapie en direct, devant les spectateurs dans le grand amphi de biologie. Absolument
remarquable.


chervalin 09/06/2011 13:57



Oui je l'ai lu.


Sur la psychogénéalogie il y a Anne ANCELIN SHUTZUNBERGER qui a commis plusieurs lires de vulgarisation sur ce sujet.


Très interressantS aussi sont les livres de Serge TISSERON notament celui sur le secret d'HERGE



Bé@ 24/05/2011 10:47


Il doit y avoir un processus mental qui obstrue la vision des femmes mentalement et physiquement sous influence, de sorte que les violences aux enfants, qu'elles mettent en avant devant le père
pour l'arrêter, sont non seulement niées par celui-ci mais en même temps mises en avant par lui comme provenant de leur attitude "hyperprotectrice" à elles, les rendant responsable de leur propre
violence à eux, tout en arrivant à déformer l'image de la réalité dans leur tête. Tout cela est, à mes yeux, l'image d'un père violent et manipulateur et la réaction d'une femme meurtrie pour ses
enfants et qui vient d'ouvrir les yeux, ce qui la rend folle.


chervalin 06/06/2011 22:53



merci Bé@ d'avoir fait ressurgir ce texte.


C'était une affaire criminelle épouvantable. deux personnes manquaient au procès. Les parents de Monique . CE père, fabriquant de petites servantes corvéables et sacrifiées et cette mère
productrice de viande obligée et soumise.


Monique et sa soeur ignoraient ce que pouvait représenter la Loi. Une Loi  autre que celle induite par le fonctionnement familial.


Quand on écoute et recueuille les récits de vie de personnes mises en examen dans les affaires criminelles, on trouve ce type de désastre et on découvre le socle de ce qui a engendré le
chaos dans la sphère générationnelle précédente.


C'est à la fois, épouvantable et passionnant de dénouer. 



Labaronne 29/01/2011 18:06


le silence est terrible, il tue


chervalin 30/01/2011 15:42



merci pour ce premier commentaire.


je souhaite qu'il y en ait bien d'autres.


Le silence est parfois nécéssaire. C'est croire qu'il ne se passe rien dans le silence qui devient inquiétant.