L'île du jour d'après

Publié le par chervalin

Dans le "parce que" de leur séparation, il y avait l'argent.

Non pas l'agent qu'ils avaient.

Mais celui qu'ils n'avaient pas.

Mais que le voisin, lui, venait d'avoir, par la récompense tant attendue et espérée, que dis-je, méritée d'un gros gain du loto.

 

Avant c'était le tiercé et  ces milliers de jours et de tickets perforés, ces milliers de noms de chevaux, d'entraîneurs, de propriétaires, de kilogrammes en trop, de terrains, de jockeys, de bieres ou de pastis, de feuilles du Parisien ou de paris Turf, de tuyaux, et des gains de misère pour un dimanche soir triste et enfumé.

C'est là qu'ils se sont rencontrés. Lui, sa femme, le voisin et sa femme.

C'est dans ce café qu'ils ont nocés de concert.

 

 

Et puis il y a eu le loto.

Ils se tiraient la bourre entre voisins car l'enjeu en valait la chandelle.

Cela aurait été un miracle que l'un d'eux décroche la timbale.

C'est ce qui arriva.

 

Pas la fortune, certes,  mais de quoi se payer une jubilante voiture, des fringues valorisantes et tout ce qui permet d'en mettre plein la vue à tous ces gagnes petits qui font la queue pour valider leur ticket le dimanche et les jours de semaine sur un canasson dans la troisième.

l'apothéose quoi.   

 

Josiane en avait claque de ce balourd qui lui abandonnait les tâches de la vie quotidienne, dont celle d'éduquer les 5 gamins et commençait à lorgner vilain vers le chanceux d' à coté.

Lui aussi, lorgnait.

Il y pensait depuis leurs noces communes.

 

Les absences de leurs conjoints réciproques, partis vers de laborieuses mais rénumératrices occupations, a provoqué un rapprochement . Le voisin, fortuné et désoeuvré, la voisine lasse et envieuse.

Elle l'a rejoint avec les trois petits.

Les deux grandes n'ont pas apprécié.

Mais deux mois plus tard, fatiguées de ce père triste et geignant, elles ont rejoint  leur mère et le strass qui allait avec. Les adolescentes n'ont pas résisté longtemps aux appels de l'apparence.

 

Resté seul, il est parti. L'alcool l'avait attaqué, suspendu de permis, il  fut contraint de lâcher son emploi.

Après tout qu'elle garde les enfants, les meubles et tout ce qu'elle veut.

Il lâche prise.

 

Désespoir, désespérance et déchéance pensez vous ?

Que nenni..........

Il a rejoint la grande ville, bénéficié d'un soin, d'un accompagnement, d'une chambre et d'un job.

Six mois plus tard, il partait sur son île natale au Cap Vert.

 

Dans le capharnaum  où vivent maintenant les adolescentes et  leurs trois  petits frères, Josiane compte toujours l'argent. Celui qu'elle mendie à son hôte fortuné. Elle a compris qu'elle ne sera jamais chez elle, qu'elle officie ici, au titre de servante matérielle et sexuelle. Elle devine que bientôt, à la façon dont son nabab reluque le corsage de ses filles, que celles-ci prendront sa relève.

Elle ne fichent déjà plus rien à l'école, et ne rechignent pas si le tonton attarde ses mains sur leurs valseurs conquérants.

 

Ce qu'elles ignorent toutes, c'est qu'il n'y a plus d'argent.

Que ce n'est pas un oubli,  si la cantine n'a pas été réglée, ni la dernière révision du véhicule.

 Que le courrier est soigneusement filtré et ne laisse voir qu'une chose : que les enfants coûtent et qu'il serait opportun de demander une pension alimentaire à leur géniteur.

 

Ce que fait Josiane et ce qu'attend Josiane. 

 

Elle chantonne en promenant sans détermination la serpillière entre les cages d'oiseaux et les panières des chats, entre les immenses tables et canapés, elle se tortille entre les meubles tant l'appartement est encombré, de tout ce que son valeureux gagnant du loto a amassé, empilé, stocké, décoré, envahi, amoncelé.

 

Elle chantonne un air entendu venant des iles lointaines que son mari fredonnait en  portugais.

 

C'est comment une île ?

 

 

 

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