l'attaché case

Publié le par chervalin

Il y a déjà quelques années, j'accompagnais une personne mise en examen pour agression sexuelle sur sa fille âgée de 14 ans.
Il se présentait très régulièrement, s'inquiétant auparavant de l'exactitude de l'horaire, de ma présence et m'assurait de sa gratitude de bien vouloir l'écouter.
C'était un petit bonhomme, d'apparence jovial et bon-enfant, le visage poupin, la bedaine florissante, le cheveux rare, et la démarche ondulante. Il marchait à petits pas, comme les enfants penauds qui se sont oubliés dans leur culotte.
Il s'asseyait, bien droit devant moi et posait à ses cotés une mallette de businessman dynamique, qui ne collait pas avec le personnage.
 

Il était boucher charcutier et son commerce avait pignon sur rue.
Il exerçait des responsabilité dans l'association commerçante locale au titre de secrétaire. Il était en outre, Président du club de basket où était inscrite sa fille.
Enfin, il fut élu conseiller municipal durant un mandat, et la liste où il émargeait, venait d'être sortie.
C'était donc un notable, cabrolien en diable, son épouse était issue d'une grande famille locale et possédait quelques masures de qualités dans le centre ville.
Les entretiens étaient sans grands intérêts, il tentait avec insistance, de me convaincre que sa fille était une menteuse, une chipie qui ne savait pas ce qu'elle faisait, qu'elle avait eu tout ce qu'elle voulait et qu'il ne comprenait pas son attitude. Il en voulait aux services sociaux et surtout à l' infirmière de l'école  qui avait cru à toutes ces inepties.
Que l'école aurait du le prévenir plutôt que de croire à tout ces délires.

 

Vous saisissez, bien sur, sa position, il n'a rien à voir avec tout cela et tente avec insistance à me ralier à sa cause.
Car cette personne à une cause. Celle de l'injustice qu'il faut combattre et des conséquences d'une poursuite sans preuves.
Outreau n'était pas encore médiatisé, et notre homme, se vantait d'avoir écrit à Julien Courbet, dont la notoriété de l'émission était encore confidentielle.
Il présentait, pour le béotien que j'étais, des arguments sur l'impossibilité de son passage à l'acte et les difficiles périodes vécues dans l'ambiance familiale avec l'entrée dans l'adolescence de sa fille et sa mère qui lui cédait tout.
Néanmoins, je restais circonspect sur cet insistance à évoquer les faits et son innocence, d'autant plus que je l'informais qu'il fallait passer à autre chose l'orientant vers un accompagnement psychologique s'il en ressentait le besoin.
Mais non, il n'en avait pas besoin, il n'était pas fou, c'est sa fille et surtout sa mère qui en aurait besoin.
Certes......
Un soir, il a décidé d'ouvrir son porte-documents.
Il en sorti le contenu et je découvris une liasse importante de documents.
Il s'agissait d'attestations de moralité. Il y en avait une quantité impressionnante. Toute la ville devait avoir été sollicité.  Chacune était accompagnée de la photo d'identité obligatoire. C'était incroyable, plus de deux cents attestations empilées, classées par ordre, dans des sous chemises, en fonction du voisinage, de la clientèle, des amis, des, responsabilités, etc....
Avec tout cela il était armé pour sa défense. Car sur les quelques attestations qu'il m'a plus ou moins convaincu de lire (la curiosité aussi), ce monsieur vendait une si bonne viande, qu'il ne pouvait pas avoir commis de telles horreurs.
J'en ai parcouru une dizaine, ce qui est déjà une belle concession, et la teneur des écrits étaient du même ordre. Il aurait présenté une liste municipale, qu'il serait l'élu parfait.
Ces attestations, engagées, lui servaient de béquille, de soutien moral et surtout de son image sociale déjà bien abîmée.
Le procès en correctionnelle eu lieu et la salle était étrangement vide.
Il s'inquiétait de l'absence de toutes ces personnes qui lui avait donné son soutien.
Ce n'était pas qu'il en pris ombrage, non, c'est que c'était impossible. Il s'agissait surement d'une manoeuvre de la justice qui voulait l'isoler et l'affaiblir en empêchant ses amis de rentrer.
Dans l'attente de sa présentation, il se tenait en haut de l'escalier et scrutait la porte d'entrée, tentant de repérer d'éventuels soutiens.
Personne pour lui et un attroupement détendu autour de sa fille. Son épouse, hospitalisée est absente des débats.
Même son avocat n'est pas encore présent, je suis le seul à lui tenir compagnie.

Lors de ce procès, il a déclaré, qu'il reconnaissait les faits, il en a également reconnu d'autres qui relevaient des assises et pour lesquels, le tribunal s'est déclaré incompétent.
Il s'est complètement écroulé et à également reconnu des actes sur les copines de sa fille.

Je me suis longuement interrogé sur ses aveux et leur lien avec sa solitude au moment de ce procès. Aucun soutien physique ou moral. Il s'est retrouvé seul face aux juges mais aussi face à lui même. Il n'était plus question d'image sociale protégée et acquise, mais d'une réalité crue et lavée des scories de la notoriété.

Pas une personne signataire de toutes ces attestations.
Et pourtant, il aurait été intéressant qu'elles soient toutes présentes.
Pour entendre ce qu'elles auraient dû entendre, pour prendre conscience de leurs crédulités de leurs soumissions à la notoriété,  de leurs insignifiances , du non respect de leurs noms et de leurs signatures. Il ne s'agit pas de naiveté, mais de lâcheté à céder à une personnalité sans connaître sa réalité.

Que l'ensemble de ces crétins et crétines qui se sont précipités vers cette intime conviction que leur boucher si avenant, leur président actif, leur secrétaire si entreprenant, leur élu si bienveillant est un homme fatalement intègre et que son sourire commercial est si bienfaisant, que tout ces tricheurs avec eux même n'aient pas entendu l'oralité des débats et la réalité des massacres psychique des enfants me désole.
Ainsi, il eut été plus judicieux qu'il existât un texte qui permette à la formation de jugement de convoquer, dans l'après coup du procès, l'ensemble des signataires de ces glorieuses attestations pour leur signifier leurs inconséquences.
Mais n'espérons point trop, car ces signataires d'attestations à décharge, seraient les mêmes, pour en faire à charge , pauvres délateurs justiciers qui s'ignorent.

Chervalin


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