L'alibique.

Publié le par chervalin

 

Cela fait maintenant près de deux ans qu'il vient aux entretiens, Bernard.

Pas plus méritant que cela mais il respecte ses obligations. Il y a deux ans, il était inquiet sur les suites de la procédure, mais confiant sur ses certitudes, il gardait l'espoir de se sortir de ce traquenard dont il souhaitait s'afficher en victime.

Bernard croyait fermement au non lieu, ancré selon lui sur le fait que les victimes des agressions sexuelles présumées étaient consentantes et que le juge allait bien s'apercevoir qu'elles "abusaient' de la situation.

- Je ne les ai pas forcé à me suivre dans la chambre d'hôtel. Elles savaient ce qui se passerait. Elles sont manipulées par leur famille. Ils veulent simplement me couler et obtenir du fric.

Alors Bernard s'est démené, convaincu que ces péripéties n'allaient pas  bousculer ce qu'il avait reconstruit depuis plus de 15ans.

15 ans. C'était la date de sa sortie de maison d'arrêt pour viol.

Une vieille histoire, il avait payé. Il ne fallait plus en parler.

Il s'est battu, non pas pour se faire une virginité mais pour retrouver un statut social un emploi et une image présentable et respectueuse. L'emploi, il l'a créé, se lançant dans une entreprise commerciale où doucement il a franchi les obstacles administratifs et judiciaires.

Bernard a réussi. Le voilà patron d'une petite entreprise de 7 salariés.

Bravo.

Pourtant, il semble continuer à s'arranger avec ses démons et ne peux s'empêcher de jouer avec le corps des femmes et faire fi de leurs pensées ou de leurs sentiments.

Son statut d'employeur (modeste mais employeur quand même) l'incite à se laisser tenter par quelques opportunités soit avec d'accortes clientes, soit avec de jeunes commerciales, tendrons appétissantes, auxquelles, il propose la botte et ce avant l'embauche promise.

Bernard se défend de faire du chantage à l'emploi aux fins d'obtenir des relations sexuelles car il défend le fait qu'elles étaient consentantes et donc en accord avec le principe.

Il tisse autour de lui, une auto-protection "alibique", un habit seyant lui offrant un dédouanement de toutes actions agressives et solidement amarré à l'accord des victimes.

Il y a quelque chose d'incestuel dans ce schéma. Les pères incestueux disent la même chose sur le silence et la soumission docile (voir le plaisir) de leur victime émissaire.

Mais ces jeunes femmes avaient-elles le choix ?

Un refus et elles perdent leur emploi, une acceptation et elles entrent dans le piège confusionnel d'une dépendance multiforme où risque de se perdre leur identité . 

En ces temps de crise et de difficultés pour trouver un job, il est facile d'incriminer l'autre et le con-fusionner dans son propre désir. Il refuse de comprendre cela , Bernard. Il développe sa réflexion non pas autour de sa proposition mais uniquement autour de l'acceptation de chaque impétrante.

Ce qu'il met en avant c'est la réponse. Il scotomise la question.

Il tente de déliter l'origine et le but de la demande en portant la seule responsabilité sur le porteur de la réponse.

Si elle a dit oui, c'est bien qu'elle est prête à se prostituer pour ce job et est donc à ce titre méprisable.

je lui parle de liens pervertis par la différence de statut et de position au sein de l'entreprise dont il est le responsable unique. Je lui décris que sa proposition l'inscrit dans une relation de domination et de contrôle de l'autre tout en exploitant l'espoir, non mesurable, de décrocher un emploi.

Son terrain de jeu est celui où l'adversaire est contraint et fragilisé par l'enjeu.

En fait, il n'aime pas le combat. Il lui préfère l'arène où le public et la victime sont déjà définis et dont l'issue est inéluctable.

Il en a cure, Bernard. Ces filles  sont des salopes qui savent ce qu'elles viennent chercher. Et s'il a choisi celles-ci c'est uniquement pour leurs qualités de commerciales qu'il a estimé conforme à ses attentes et qu'en plus, elles étaient aguichantes.

Il n'a pas dit provocatrices.

Sauf qu'il ne définit pas quelles sont les qualités requises pour être une bonne commerciale.

Le sait-il d'ailleurs, lui qui n'accorde d'intérêt qu'aux résultats du bilan trimestriel d'activité.

Il en était là, l'an passé, confiant et dominateur, calé confortablement dans ses certitudes et dans l'image opaque qu'il s'est construit de la femme. 

Il a été autorisé à continuer de diriger son entreprise et donc à fanfaronner, le portefeuille suffisamment épais pour s'autoriser des privautés primesautières avec des conquêtes de passage ou s'offrir le soutien de relations machistes toutes acquises à sa cause. Celle du "elles ne pensent qu'à ça

- Et surtout pas des employées, oh la la....., j'ai bien compris. Danger, danger. Je n'emploierais que des hommes.  

Le temps a fait son oeuvre et Bernard avait quelque peu omis que les victimes pouvaient être réactives et les magistrats peu à même de rejoindre sa cause.

Rapidement, il a vu sa clientèle se restreindre, informée de ses exploits, de ses déboires, des poursuites, de son passé et a été contraint de se séparer d'une partie de son personnel. Son fournisseur de matériel, lui aussi, qui n'attendait qu'un faux pas pour couper les liens.

Ce faux pas est arrivé et la déroute financière avec. Il vient de mettre la clef sous le paillasson qui a vu nombre de jolis souliers posés allégrement le pas sur son seuil.

Bernard est ruiné, sans un, des dettes importantes, le fisc, les banques, les créantiers, les travaux investits,  des contrats non honorés, son chalet en vente, son épouse partie depuis longtemps et qui vient d'obtenir la saisie d'un compte et l'octroi de la propriété en Sardaigne.

C'est plus que la dèche. C'est la chute.

Profonde et désespérante. 

Une désespérance qui ne s'appuie pas seulement sur la perte financière et économique mais se niche sur l'absence de soutien moral ou psychologique de son entourage si prompt à le flatter et à appuyer son discours.

Il n'y a plus personne. Pire, ceux des plus proches ont participé à sa chute et contribué à ce que la clientèle s'écarte. 

Du coup, il fanfaronne moins Bernard car il vient de recevoir la fin de l'instruction qui le renvoie en correctionnelle. Pas de non lieu espéré et la liste des victimes s'est, au passage étoffée.

Maintenant Bernard promène sa carcasse devant moi, vide de tout arguments sinon de maintenir solidement son point de vue sur les femmes.

Il dit ne pas savoir où aller, à part dans sa voiture, ni où il dormira ce soir.

Plus de liens ni familiaux, ni amicaux. Il souhaite garder un peu de fierté et ne pas aller dans un foyer ou vers l'assistante sociale.

Il est vraiment au bout, n'ose se lamenter mais sa présentation vestimentaire, sa posture avachie et la platitude de son ton monocorde indique qu'il ne lui reste pas grand chose d'autre que le suicide. Je pense furtivement  à DSK.

Je dois l'accompagner jusqu'au procès. Il n'écoute rien de ce que je lui suggère. Il semble que sa stratégie a changé. Au début, comme pour l'affaire DSK, il s'est employé à les déqualifier et décrédibiliser leurs propos. Maintenant son plan est de culpabiliser les victimes de ce qu'elles ont fait sur lui. Il veut les atteindre sur le champ moral et de l'émotion.

Je ne le relance pas sur les faits. C'est inutile. Il n'est pas auteur. Il est tellement convaincu qu'il est victime de ses victimes, qu'il me crie en sortant:

- Voilà ce qu'elles ont fait de moi ces sales morues, une épave. Elles ont gagné. C'est cela qu'elles voulaient, briser la vie et la carrière d'une personne qui voulait leur réussite. Je n'ai plus rien et je ne suis plus rien.  Elles m'ont tout volé.

Bernard ne peut accéder à autre chose qu'à son point de vue. Sa personnalité narcissique ne lui permet pas d'ouvrir son regard. Il sera "alibique " jusqu'au bout

Il est lui. Définitivement lui.

Exclusivement lui.

 

_________________________________

 

 

Alibique: néologisme se dit d'une personne qui confusionne la victime en partenaire obligée. 

 

 

 

 

 



Publié dans traversées

Commenter cet article

Barbara 24/05/2013 18:59

Très intéressant article. Le développement de votre exposé montre parfaitement le processus de retournement de la culpabilité.
On ne peut pas s'empêcher d'être pessimiste face à ce type de personnalité, qui donne vraiment le sentiment d'être "incorrigible" puisqu'il parvient de manière systématique à se mettre en place de
victime, niant ainsi la réalité de l'offense subie par autrui.
COmme vous le dites en conclusion, il n'y a que lui. Autrui n'est rien, il s'asseoit dessus pour se mettre à sa place... il occupe tout l'espace. Hypertrophie du moi, étouffement de l'altérité...
Vous avez dû ressentir une grande lassitude à la fin de l'entretien !

chervalin 25/05/2013 08:47



Merci Barbara. Je vais devoir encore l'accompagner pendant quelques mois car le procès n'est toujours pas audiencé. J'ai oublié de préciser qu'il était soumis également à un suivi psychologique.
Peut être que sa nouvelle situation va le faire changer de registre. Je n'éprouve pas de lassitude. le modeste challenge que je me propose est de lui faire accepter une aide du monde social.


a tout de suite



Labaronne 19/05/2013 17:08

c'est tellement plus facile, c'est les autres, toujours les autres, il a ruiné sa vie, celles de ses victimes "provocatrices" mais ce n'est pas sa faute !! aucune pitié pour ce genre de personnage
qui ne savent que tourner autour de leur nombril

chervalin 19/05/2013 21:45



le harcellement sexuel est je pense assez connu. Ce qui l'est moins malheureusement, c'est  ce mécanisme d'inversion de la culpabilité où la victime se retrouve co actrice de sa propre
servitude.



cafardages 18/05/2013 15:00

et hélas complètement enfermé dans ses délires et sa vision des rapports hommes/femmes

Maman et... 18/05/2013 00:09

Une fois de plus, quel réalisme déconcertant...
(fidèle lectrice dont le pseudo et le blog ont changé..)