Fragments de récit d'un crayon

Publié le par chervalin

Elle veut bien me dire ce qui se passe, mais elle me prévient, l'air déjà triste, inquiète de ma réaction, peut être aussi de ce que je vais noter, que cela ne va pas me plaire.
Elle est jolie, Nadine, de beaux yeux verts, un visage enfantin, elle approche de la quarantaine, un peu boulotte et une détermination à continuer à vivre et à voir grandir ses enfants plus forte que tout ce que je peux imaginer.
- Il va falloir que vous acceptiez de me croire, je vous le demande, monsieur, je vous en supplierais, mais me mettre à genoux, me fait un peu mal.
 
La mine de mon crayon critérium se casse.
 
Je la regarde.
Comment faire maintenant avec ce préambule. Je n'ai pas l'habitude de ce type d'approche d'un récit.  
Je ne sais pas quoi dire, m'attendant à du pas banal ou même à pas grand chose en pensant que Nadine est en train de jouer.
 
Alors Nadine parle.
 
Mon crayon s'emballe et ne sait comment écrire ce qu'elle raconte.
Pourtant tout est clair et son récit est construit et linéaire.
 
Mais il est con ce crayon et je pense qu'il va falloir que je le change, car il hésite sur les mots alors qu'il les a entendu.
Il me demande aussi, de faire répéter, car je le trouve lent ce matin.
 
Nadine pleure parfois, pourtant je la trouve distante de ce qu'elle me dit de cette vie conjugale mortifère et désastreuse.
Ce qu'elle raconte est à la fois beau et infernal.
 
Nadine a été aux prises avec un PN. Le PN est un pervers narcissique.
Celui là était plutôt génial dans sa stratégie d'enfermement.
Je ne vais pas vous retracer les ruses et mécanismes particulièrement retors de ces personnalités  insaisissables, de leurs égocentrisme démesuré et de leur faculté à séduire et phagocyter leurs victimes émissaires.
 
Le but est de rendre l'autre folle, de l'embarquer dans une nef où elle s'anéantira. Où elle s'autodétruira toute seule, où elle se consumera pour son propre service funèbre au nom de ce gourou dont elle est la servante obligée.
 
Nadine raconte.
Elle avait raison, cela ne me plaît pas.
Je suis mon crayon du doigt et il inscrit presque tout seul ce récit de tourment et d'enfer.
Il est souvent comme ça mon crayon et il vient à mon aide. Je le laisse faire et je lui promets que je relierais plus tard ce qu'il a écrit. 
 
Je tente de décrypter ce qui a provoqué sa perte de maîtrise d'elle même et ce qui a permis la bascule dans l'esclavage.
 
Voilà ce qu'avait mis en place ce tordu.
Afin de mettre du piment et du palpitant dans leurs relations sexuelles, il a proposé de faire des scénarios, des jeux de rôles, où bien sûr, il serait l'intervenant ultime, le sauveur qu'elle récompenserait en se donnant avec une reconnaissance éperdue.
Pourquoi pas c'est marrant.
 
Eperdue est le mot.
 
Ces scénarios duraient ainsi plusieurs jours sous des formes diverses, (jeu de piste, énigmes, interventions de tiers, rendez-vous dans des lieux insolites, je vous laisse continuer la suite)
Nadine précise qu'elle ne savait plus très bien si certains jours, le jeu était arrêté ou s'il continuait, tant le doute s'insinuait de plus en plus dans sa pensée.
Le problème de Nadine c'est qu'elle avait à s'occuper de l'organisation de ses enfants, de la tenue domestique  de la maison, de la gestion financière et de son emploi de secrétaire médicale.
Lui ça va.
Il ne bosse pas, perçoit une rente confortable de 2000 euros environ et donne élégamment à Nadine un "pour manger" (Nadine ne boit pas) de 400 euros.
Il a le temps et l'énergie pour concevoir des scénarios qui vont doucement se rapprocher et devenir complètement touchants voir imbriqués et ce au nez et au délicat menton de Nadine .
 
Elle se retrouve de façon constante dans un univers irréel où elle joue plusieurs rôles et ce où que ce soit. Sur son lieu de travail comme dans les locaux de la banque, dans la cave du voisin, et ce dans des tenues vestimentaires extravagantes et compromettantes. Elle ne sait plus très bien si les personnages sont réels ou inventés. Si les gens qu'elle rencontre sont dans le scénario ou bien réels.
Nadine est devenue "a-réactive" et s'est muée sans pouvoir s'en rendre compte, tant son esprit était chaotique et embrouillé, en esclave sexuelle, dépendante psychiquement de son maître et sauveur.
Car l'issue du scénario était toujours la même.
Il viendra la sauver et elle le récompensera.
Et ce après l'avoir installée dans des situations de plus en plus angoissantes, dangereuses et violentes.
 
Il lui a fait perdre son emploi, lui a fait renvoyer ses enfants chez leur père, l'a coupé de son réseau familial et amical,  l'a offerte en proie soumise à des complices salaces, tout en inversant la culpabilité, en la responsabilisant de ce qu'elle lui obligeait à lui faire faire.
C'était de sa faute mais puisqu'il est magnanime, il viendrait la sauver.
Comme d'hab'.
 
Elle se tait maintenant Nadine et mon crayon tremble dans mes doigts.
 
Elle va mieux, elle s'est totalement coupée de ce charlatan sectaire et a repris contact avec la vie.
Le déclic est arrivé quand il a tenté de s'occuper de sa fille aînée.
Alors Nadine s'est arrachée de sa torpeur autodestructive et l'a poignardé.
Le juge a su l'entendre. Elle est poursuivie pour coups et blessures.
 
Mon crayon est fatigué et décide de se cacher en roulant sous le bureau.
J'men fiche j'en ai d'autre.
Il est tant que je relise maintenant ce qu' il a écrit  pour découvrir cette sombre histoire.
.
 

Publié dans traversées

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Coline Dé 15/03/2013 17:56

je suis contente de t'avoir retrouvé Chervalin ! J'aime bien la distance que tu mets dans tes récits ( il ne s'agit pas de fictions, si j'ai bien compris ? ) et tu sais fichtrement bien ménager du
suspens, mettre en scène la chute bref : ECRIRE, ce qui ne gâte rien !
je reviendrai, on aura sûrement encore de trucs à se dire !
Amicalement
Coline

Bé@ 04/03/2013 18:44

Tu l'as tellement bien écrit que j'en ai les larmes aux yeux. Pour de bon. C'est incroyable les dégâts qu'un tordu peut faire. Cela peut prendre des années pour s'en remettre - si on s'en remet. Et
de toute façon, l'image du partenaire, l'image de l'homme est dégradée. L'image de soi aussi. J'espère que Nadine s'en sortira psychologiquement, qu'elle a pu reprendre contact avec de la famille,
des amis. Pour le PN, je sais qu'il n'y a pas de récupération possible. Comme c'est triste.
PS : j'adore la musique que tu as mis et le film dont elle est tirée (Local Hero).

chervalin 05/03/2013 13:29



effectivement, les attaques sur le psychisme sont telles qu'il faut bien du temps pour se rééquilibrer.


Heureusement elle a ses filles, elle s'attache à l'idée qu'elle ont échapé à son emprise. 



loulou le filou 25/02/2013 17:52

J'en ai le souffle coupé !

Labaronne 23/02/2013 10:26

dure vie que celle d'un crayon, je comprends que parfois il se casse !

chervalin 23/02/2013 12:26



Hé ho, je l'ai récupéré.


j'laime bien. Lui aussi je crois